Soyez forts si une telle épreuve vous était réservée, mais au moins vous pourrez relever la tête avec fierté et dire: Il a su faire son devoir….

Je ne veux pas vous donner des idées tristes et vous faire de la peine, mais ces quelques lignes étaient nécessaires: un homme doit savoir regarder froidement devant lui et envisager courageusement toutes les hypothèses. Nous sommes à une époque où il faut être pratique et même matériel. Donc, si j'ai été obligé de vous exposer tout ce préambule, c'est pour vous dire que tout ce que je possède vous reviendrait entièrement dans un tel cas. Je ne ferais que vous retourner ce qui vous appartient: n'est-ce pas là le fruit de l'éducation et des soins que vous m'avez donnés? Il n'y a aucun doute et je vous en dois encore une reconnaissance infinie, que mes plus profonds remerciements ne sauraient exprimer suffisamment.

Vous trouveriez également dans mes papiers une sorte de testament qui ne ferait que développer ce que je vous ai dit plus haut en une ligne. Et, pour avoir une idée plus complète des trois années que j'ai passées au Brésil, ouvrez toute ma correspondance, parcourez-la, de même qu'un livre à couverture verte sur lequel j'avais eu un jour la prétention de prendre des notes et d'en faire une sorte de Journal. Dans mes boîtes de clichés, vous trouverez quelques photos de moi qui ne sont pas trop mauvaises, vous choisirez et pourrez vous en servir.

Voici maintenant exposé tout ce que je pouvais avoir à vous dire. Je ne laisse rien derrière moi qui ne se comprenne et j'ai pris toutes mes dispositions; après un long baiser, le plus grand qu'un fils affectueux puisse envoyer à ses père et mère chéris, j'appartiens maintenant à la France; puisse-t-elle me ramener sain et sauf et victorieux si c'est la volonté du Tout-Puissant.

André CHASSEIN.

Lettre écrite par Marcel CLAROT, 27e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur devant Verdun, au bois de Vaux-Chapitre, le 28 Juillet 1916.

Ma Maman et ma Mé adorées,

Si ce mot vous parvient, c'est qu'un événement bien triste vous sera arrivé et qu'il me sera arrivé malheur. Supportez avec courage, je vous en supplie, cette nouvelle épreuve que le Ciel vous envoie et ayez de la fermeté, c'est la plus grande joie que vous pourriez me causer. Je suis tombé pour sauver la France envahie et gravement menacée; je serai tombé au champ d'honneur pour elle, pour tous et pour ne pas laisser tant d'amis et de Français sans vengeance. Soyez braves et songez que la mort ne m'effraie aucunement. Je suis prêt pour paraître devant Dieu; c'est même un bonheur qu'il m'ait appelé en de si bonnes conditions. Pardonnez-moi si je vous ai causé quelquefois de la peine, je m'en repens; pardon pour tous ceux que j'ai pu offenser.

Je vous embrasse toutes deux le plus fort de mon coeur, ainsi que
Clémentine toujours bonne.

Marcel CLAROT.