Embrasse bien pour moi Papa, Maman. Mais, surtout, ne leur donne pas connaissance de mes alarmes. Laisse-les croire que je navigue sur une mer d'huile, loin de tout danger. Si le sort nous désigne pour le grand voyage, ils apprendront bien assez tôt cette fâcheuse nouvelle. S'il est écrit que la famille doit perdre l'un des siens dans la tourmente, n'est-il pas juste que ce soit moi?… Je ne laisserai ni femme, ni enfants.
Allons, adieu, cher Frère. Longues caresses à Raoul et à Joël.
Bien affectueusement à toi.
EMILE.
Lettre trouvée dans le portefeuille de l'Aspirant Henri ACHALME (9 Juin 1894-16 Juin 1915).
14 Juin.
Mes chéris,
Ne pleurez pas. Pendant toute ma vie, j'ai été heureux autant qu'on peut le rêver, autant, je crois, qu'on peut le réaliser et c'est vous qui m'avez tout donné. Je vous ai aimés de tout coeur, de toutes forces. Peut-être aurais-je souffert plus tard, et je m'en vais pour la plus belle cause: pour qu'en France on ait encore le droit d'aimer. J'espère être tombé face à la victoire. Alors, c'est bien!
Moi qui aurais tant voulu ne jamais vous faire de peine! Enfin, puisque je ne laisse ni haines, ni dégoûts, que tout m'a semblé beau et m'a été doux, je m'en vais encore heureux, puisque c'est pour permettre à d'autres de l'être. Comme c'était facile d'être heureux! Dites-le à Jacquot.
Je vous aime et tout doucement je vous embrasse.