Pour moi, d'un côté ou de l'autre, doit se tenter un grand coup, qui sera décisif. Si les deux partis résistent à ce choc formidable, qui sera le dernier, il ne nous restera plus qu'à attendre, à patienter, jusqu'à ce que l'Allemagne dise: «Eh bien!… j'en ai assez».
Mais cela n'arrivera pas, car que les Boches nous attaquent ou que nous le fassions, quand toutes les nations civilisées seront debout contre ce chef bandit du militarisme prussien, ils seront battus, c'est indiscutable. Ah! ce cri que le Juif Errant de la légende entendait retentir au-dessus de sa tête, chaque fois que, ruisselant de sueur, brisé de lassitude, il tentait de s'arrêter: «Marche». C'est à l'humanité tout entière que sa conscience crie aujourd'hui: «Marche à travers les obstacles, parmi les périls, malgré la mort, marche … sans repos, sans trêve, jusqu'au bout, jusqu'au bout, jusqu'à la victoire, jusqu'au sommet baigné de lumière d'où—le passé n'étant plus sous tes pieds qu'une ombre en train de s'effacer—tu verras se lever, dans un éblouissement, l'aube de l'avenir».
Comment vous l'expliquer, ce serait un livre à faire, mais tous ceux qui sont là au front le comprennent et le sentent bien. Vous verrez que pour Carnaval nous aurons presque fini. Vous serez chez vous, et j'espère bien manger un poulet avec vous. C'est entendu.
Allons, secouez-moi un peu tous ces gens-là qui se font un mauvais sang et qui voient tout sous un mauvais jour. Mais nous, qui sommes ici, nous sommes toujours contents. On s'encourage soi-même, on se dit ce que je vous raconte, on a le pouvoir de se persuader doucement, et c'est ce qui fait notre patience et notre calme.
Comprenez-vous notre secret?
Pour ce que je vous disais l'autre jour, c'est accepté. Je sais que je ne ferai pas cela comme qui s'amuse, ça m'est égal. Mais si je réussis, je sais bien qu'ainsi des camarades seront sauvés, et peut-être aussi de cela dépendra un heureux succès pour nos armes. Quand dois-je rentrer en action? Je l'ignore, mais enfin cela arrivera.
Je souhaite fort de réussir et, si je suis tué, je désire ne l'être qu'après avoir terminé mon travail.
Enfin, soyez tranquille, nous ferons tout notre possible pour obtenir le succès et nous réussirons. C'est égal, ce sera terrible, mais nous allons assister à quelque chose de beau.
Je vais terminer ma lettre, cher Monsieur Lasson, après vous avoir souhaité bon courage et en espérant vous voir bientôt.
Allons, adieu, bonne santé.