Lettre écrite à sa soeur par le Sergent Jacques-Etienne-Benoist DE LAUMONT, du 66e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, à Agny-les-Arras.
24 Septembre 1915.
Ma chère petite Amie,
Je t'écris cette lettre à tout hasard; demain matin, à l'aube, vers les 3 h. 1/4, 4 heures, nous partons à la charge: c'est la grande, peut-être la victorieuse offensive, comme nous l'espérons tous, comme nous en sommes tous sûrs; nous devons percer et nous percerons, si ce n'est pas ici, c'est à côté que cela aura lieu.
Or, le 66e a l'honneur d'attaquer et le 1er bataillon en tête (le mien); je suis fier que le général nous ait jugés dignes de cet effort. Le sort est aveugle et peut me frapper, comme il peut m'épargner; tu peux être certaine que, dans l'un comme dans l'autre cas, je ferai mon devoir, tout mon devoir.
Si je suis tué, annonce-le à maman et à papa avec de grands ménagements; ma seule douleur, mon seul regret est que ma mort puisse vous faire de la peine à vous tous que j'aime tant; mais pourquoi pleurer, nous nous retrouverons un jour tous ensemble, un peu plus tôt, un peu plus tard. Et puis, n'est-ce pas la plus belle mort qui soit au monde, une mort utile, une mort pour un but, pour une idée, pour un idéal. Et dans le siècle médiocre où nous sommes, cela fait du bien de se dire: «Eh bien, moi, j'aurai au moins servi à quelque chose et j'aurai la mort qui me plaît le plus.»
Je veux être enterré là où je serai tombé. Je ne veux pas être enfermé dans un cimetière où l'on étouffe. Je serai mieux et plus à ma place de soldat dans la terre de France, dans un de ces beaux champs pour lesquels je donne ma vie avec joie, je vous le jure.
Cette lettre te parviendrait seulement dans le cas où il me serait arrivé malheur.
Je vous embrasse tous qui avez été si bons pour moi et que j'aime du plus profond de mon coeur.