Il y avait dans cet hôtel un vaste sallon, où plusieurs tables de jeu étaient toujours dressées. On y trouvait une bibliothèque composée de tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon était occupé depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de l'hôtel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de Lamerville y passait une grande partie de ses journées, et sa présence en avait fait le lieu du rendez-vous de la bonne compagnie.
Anaïs était arrivée depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutôt elle craignait de voir s'anéantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite aux eaux. Elle sentait que sa première entrevue avec M. de Lamerville devait être décisive, et, par cette raison, elle en retardait sans cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle à supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce sentiment est de se plaire à s'abuser soi-même. Après le bonheur d'être aimé, une des premières jouissances des amans est peut-être l'incertitude. La marquise chérissait la sienne. Respirer le même air, habiter le même toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses fenêtres, rêver aux moyens d'attirer ses regards sans paraître les chercher, étaient des plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle n'écrivait pas, ne lisait pas, ne voyait personne, et pourtant n'éprouvait aucun instant de vide. Cette situation nouvelle et douce semblait lui avoir fait oublier le but de son voyage; si elle s'en était remise au hasard du soin de la servir, elle n'eut pas tort de compter sur lui.
Un matin qu'elle sortait avec la comtesse, elle rencontra dans l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprêtait à lui rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait infailliblement tombée si le général ne se fût empressé de prévenir sa chûte.—Ne vous êtes-vous pas blessée, Madame? demanda-t-il.—Non, Monsieur, grâces à votre secours.—Permettez que je vous accompagne jusqu'en bas.
La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans éprouver une vive émotion. Le général s'aperçut qu'elle tremblait, et se méprit sur le motif qui en était la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si vous m'en croyez, vous vous arrêterez quelques instans au sallon pour respirer des sels; j'en ai d'excellens à vous offrir.—Je vous remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies continuèrent leur chemin.
Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entièrement la figure d'Anaïs. Le général n'avait donc pu la voir, mais il avait été frappé de la grâce de sa taille, et le son de sa voix lui avait rappelé cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir à entendre au bal de l'Opéra. Il pensa qu'il serait fort singulier que cette femme fût la même que la séduisante inconnue dont il avait été à regret séparé la dernière nuit de son séjour à Paris, et désira d'avoir quelques détails sur son compte. Dans cette idée, il entra chez son hôtesse, sous le prétexte de la charger de quelques emplettes, et lui demanda si elle logeait dans son hôtel d'autres dames que celles qu'il avait vues au sallon.—Non, général, si ce n'est les deux nouvelles locataires qui occupent le petit corps-de-logis au fond de la cour.—Depuis combien de temps sont-elles chez vous?—Depuis une semaine.—Sont-ce des personnes de distinction?—Je ne sais trop que vous en dire; elles n'ont pour toute suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre chère, et n'ont pas encore reçu une seule visite.—Sont-elles ici pour leur santé?—Je le présume.—Comment s'appellent-elles?—Le nom de l'une est Senneterre; celui de l'autre Saint-Elme.—Sont-elles jolies?—Assez bien.—Quel est leur âge?—La première doit avoir de vingt-cinq à vingt-sept ans; l'autre de dix-sept à dix-huit.—Personne n'est venu les voir?—Personne.—Sortent-elles souvent?—Tous les matins.—En voiture?—A pied.—Il est extraordinaire qu'elles ne descendent pas au sallon.—Il paraît qu'elles sont sauvages.—Que peuvent être ces femmes?—Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont encore demandé ni un roman ni un journal.
M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son hôtesse, et voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosité, il la quitta.
De retour dans son appartement, il interrogea aussi son valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les étrangères étaient l'objet de beaucoup de conjectures pour les habitans de l'hôtel. Quant à moi, général, ajouta-t-il, je parierais qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul explique comment deux femmes de leur âge ont pu se condamner à passer huit jours ici, dans une solitude absolue.
Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les dames qu'il avait envie de connaître ne seraient peut-être pas fâchées de former une liaison avec lui. Il crut qu'il pouvait profiter du léger accident dont il avait été témoin, pour solliciter l'honneur d'être admis à leur faire sa cour. Le résultat le plus fâcheux de cette démarche étant d'essuyer un refus honnête, il ne balança point à s'y exposer; il réclama, dans un billet, la faveur de se présenter chez mesdames de Senneterre et de Saint-Elme. On lui fit répondre de vive voix que ces dames le recevraient à sept heures du soir.
La marquise employa beaucoup d'art et de temps à faire une toilette qui parut simple. La question me trouvez-vous bien? fut répétée cent fois à madame de Saint-Elme, dont les éloges ne rassuraient pas Anaïs. Une femme sensible devient à la fois modeste et coquette, quand elle désire de plaire.
L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la nécessité de cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit à son métier de broderie. Rosine annonça M. le général de Lamerville.