Asgrim et les autres entrèrent dans la hutte. Asgrim vint à Haf, et le salua. Haf lui fit bon accueil, et le pria de s'asseoir. «Je suis venu, dit Asgrim, te demander ton aide, pour moi et mes parents.» Haf répondit vivement: «Je ne veux pas me mêler de vos embarras. Mais dis-moi, qui est cet homme pâle, qui en a quatre devant lui, et qui a l'air si terrible qu'on le dirait sorti des gouffres de la mer?»--«Que t'importe qui je suis, face de bouillie, dit Skarphjedin. Là où tu seras en embuscade pour m'attendre, je n'aurai pas peur d'aller en avant; ce ne sont pas des compagnons comme toi sur ma route, qui m'effraieront beaucoup. Tu ferais bien d'aller chercher ta sœur Svanlög; qu'Eydis Jarnsaxa et Stedjakol ont enlevée de ta maison, sans que tu aies osé bouger.»--«Sortons, dit Asgrim, il n'y a point d'aide à attendre ici.»

Après cela ils allèrent à la hutte de ceux de Mödruvöll, et ils demandèrent si Gudmund le puissant était dans sa hutte. On leur dit qu'il y était. Ils entrèrent. Il y avait au milieu de la hutte un siège élevé. Là était assis Gudmund. Asgrim vint devant Gudmund et le salua. Gudmund lui fit bon accueil et le pria de s'asseoir. «Je ne veux pas m'asseoir, dit Asgrim. Je suis venu te demander ton aide; car tu es un chef brave et puissant.» Gudmund répondit: «Je ne serai pas contre toi. Mais pour ce qui est de te donner mon aide, nous pourrons en parler plus tard.» Et il eut avec eux des façons fort gracieuses. Asgrim le remercia de ses paroles. Gudmund dit: «Il y a un homme dans ta troupe que je considère depuis un instant, et qui me semble plus terrible qu'aucun de ceux que j'aie jamais vus.»--«Qui est-il?» demanda Asgrim. «C'est celui qui en a quatre devant lui, dit Gudmund; l'homme à la chevelure foncée et au teint pâle, à la haute taille et à l'air hardi. Il me semble si redoutable que j'aimerais mieux l'avoir dans ma suite que dix autres. Et pourtant cet homme a une face de malheur.»--«Je vois, dit Skarphjedin, que c'est de moi que tu parles. Nous avons, toi et moi, des destins divers. J'ai été blâmé pour le meurtre d'Höskuld, godi de Hvitanes, et ce n'est pas sans raison. Mais toi, Thorkel Hak et Thorir fils d'Helgi ont raconté de fâcheuses histoires sur ton compte, et tu as pris cela fort à cœur.» Et là-dessus ils sortirent.

«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens de Ljosvatn» répondit Asgrim. Dans cette hutte logeait Thorkel Hak. Il était fils de Thorgeir le Godi, fils de Tjörvi, fils de Thorkel le long. La mère de Thorgeir était Thorunn, fille de Thorstein, fils de Sigmund, fils de Gnupabard. La mère de Thorkel Hak s'appelait Gudrid. Elle était fille de Thorkel le noir de Hleidrargard, fils de Thorir Snepil, fils de Ketil Brimil, fils d'Örnolf, fils de Björnolf, fils de Grim Lodinkin, fils de Ketil Hæing, fils de Halbjörn Halftroll.

Thorkel Hak avait été à l'étranger, et y avait acquis de la gloire. Il avait tué un brigand dans la forêt de Jamt, au pays de l'est. Après quoi il était allé en Suède où il s'était joint à Sörkvi Karl, et tous deux avaient guerroyé dans l'est, ensemble. Un soir, sur les côtes de la Baltique, Thorkel eut à chercher de l'eau pour les autres. Il rencontra un monstre à tête humaine et se battit contre lui, longtemps. À la fin il le tua. De là, il vint à Adalsysli, où il tua un dragon. De là il revint en Suède, de là en Norvège, d'où il retourna en Islande. Il avait fait graver tous ses exploits sur son alcôve, et sur un tabouret devant son siège. Il attaqua sur le chemin de Ljosvatn Gudmund le puissant et ses frères, et ceux de Ljosvatn eurent la victoire. Thorir fils d'Helgi et Thorkel Hak firent une chanson sur Gudmund. Thorkel disait qu'il n'y avait pas un homme en Islande avec qui il ne se mesurât volontiers en combat singulier, ou qui pût le faire reculer d'une semelle. On l'appelait Thorkel Hak (la mauvaise langue) parce qu'il ne ménageait ni en paroles, ni en actions, ceux à qui il avait affaire.


CXX

Asgrim fils d'Ellidagrim et ses compagnons vinrent à la hutte de Thorkel Hak. Asgrim dit aux autres: «Cette hutte est à Thorkel Hak, un vaillant champion; ce serait pour nous un grand avantage si nous pouvions avoir son aide. Il s'agit ici de prendre garde, car il est opiniâtre et d'humeur difficile. Je t'en prie, Skarphjedin, ne te mêle pas à notre entretien.»

Skarphjedin se mit à rire en montrant ses dents. Voici comme il était vêtu ce jour-là. Il avait une casaque bleue, et des pantalons rayés de bleu. Il avait aux pieds de hauts souliers noirs, et une ceinture d'argent autour de la taille. Il tenait à la main, la hache qui avait tué Thrain, et qu'il appelait Rimmugygi; et aussi un bouclier léger. Il avait autour de la tête un bandeau de soie, et ses cheveux étaient rejetés derrière ses oreilles. C'était le plus terrible des guerriers, et, à cela, tous pouvaient le reconnaître sans l'avoir jamais vu. Il marchait au rang qu'on lui avait marqué sans avancer ni reculer.

Ils entrèrent dans la hutte, et allèrent jusqu'à la chambre du fond. Thorkel était assis au milieu du banc, et ses hommes de chaque côté. Asgrim le salua. Thorkel lui fit bon accueil. «Nous sommes venus, dit Asgrim, te demander de nous aider, et de venir au tribunal avec nous.»--«Qu'avez-vous besoin de mon aide» dit Thorkel, puisque vous venez de chez Gudmund? Il a dû vous promettre la sienne.»--«Il ne nous a rien promis» dit Asgrim. «C'est donc, dit Thorkel, que Gudmund a trouvé l'affaire mauvaise; et elle l'est en effet, car ce meurtre est la plus méchante action qui jamais ait été commise. Je ne sais ce qui t'a pris de venir ici, ni comment tu as pu croire que je serais plus traitable que Gudmund, et que je soutiendrais une mauvaise cause.» Asgrim se taisait. Il pensait que cela prenait une mauvaise tournure. Thorkel reprit: «Qui est cet homme, grand, et à l'air terrible, qui en a quatre devant lui, pâle et au visage dur, effroyable à voir, une face de malheur?» Skarphjedin répondit: «Je me nomme Skarphjedin; mais toi, tu as tort de m'adresser tes paroles insultantes, car je ne t'ai rien fait. Jamais je n'ai mis mon père à mes pieds, jamais je n'ai combattu contre lui, comme toi contre le tien. Ce n'est pas souvent que tu es venu au ting, et que tu t'es mêlé des procès qu'on y juge. Tu aimes bien mieux rester chez toi, à Öxara, à t'occuper de tes laitages avec ta poignée de serviteurs. Tu ferais bien aussi de te nettoyer les dents, et d'en ôter la viande de cheval que tu as mangée avant de partir pour le ting; ton berger t'a vu, et il s'est émerveillé de te voir faire une telle horreur.» Alors Thorkel, en grande colère, sauta sur ses pieds. Il tira son épée et dit: «Voici une épée que j'ai prise en Suède, à un des meilleurs champions qu'on pût voir; et depuis, je m'en suis servi pour tuer plus d'un homme. Que je t'approche, et je te la passerai au travers du corps, en récompense de tes injures.» Skarphjedin était là, sa hache levée. Il rit en montrant ses dents, et dit: «J'avais cette hache à la main quand j'ai fait un saut de douze aunes au travers du Markarfljot, pour tuer Thrain fils de Sigfus; ils étaient huit contre moi, et pas un d'eux ne me toucha. Mais moi je n'ai jamais levé une arme contre un homme, sans le frapper.» Et là-dessus il poussa de côté ses frères et Kari, et vint droit à Thorkel. «Choisis, Thorkel Hak, lui dit-il. Ou bien rengaine ton épée et va t'asseoir, ou bien je te plante ma hache dans la tête, et je la fends en deux jusqu'aux épaules.» Thorkel rengaina son épée et s'assit. Pareille chose jamais ne lui était arrivée, et jamais ne lui arriva depuis.

Asgrim et les autres sortirent. «Où allons-nous maintenant?» dit Skarphjedin. «Chez nous, dans nos huttes» dit Asgrim. «Nous sommes las de demander, alors» dit Skarphjedin. Asgrim se tourna vers lui et dit: «Dans plus d'un endroit tu as eu la langue bien prompte. Mais pour Thorkel, je suis d'avis que tu l'as traité comme il le méritait.»