CXXXI
Il faut revenir à Kari. Il sortit du fossé où il s'était reposé, et marcha devant lui jusqu'à l'endroit où il rencontra Bard. Et ils se parlèrent de la manière que Geirmund avait dite. De là Kari s'en vint à cheval trouver Mörd fils de Valgard et lui dit la nouvelle. Mörd s'en lamenta beaucoup. Kari dit que de vaillants hommes avaient autre chose à faire que de pleurer sur les morts; et il le pria de rassembler du monde, et de venir le trouver à Holtsvad.
Après cela, Kari s'en alla dans la vallée de la Thjorsa, chez Hjalti fils de Skeggi. Comme il chevauchait le long de la Thjorsa, il vit un homme qui le suivait à bride abattue. Kari attendit l'homme, et vit que c'était Ingjald de Kelda. Il vit aussi qu'il avait une jambe toute couverte de sang. Kari demanda à Ingjald qui l'avait blessé. Ingjald le lui dit. «Où vous êtes vous rencontrés?» dit Kari. «Sur la Ranga, dit Ingjald, et il m'a lancé son javelot à travers la rivière.»--«Ne lui as-tu rien rendu?» dit Kari. «J'ai renvoyé le javelot, dit Ingjald, et ils ont dit qu'il avait touché un homme, qui était mort sur le coup.»--«Sais-tu qui c'était?» dit Kari.--«Il m'a paru ressembler à Thorstein neveu de Flosi.» dit Ingjald.--«Puisses-tu avoir toujours pareille chance» dit Kari.
Ils s'en allèrent tous deux ensemble chez Hjalti fils de Skeggi, et lui dirent la nouvelle. Il dit qu'on avait fait là de méchante besogne, et qu'il fallait se mettre sur l'heure à leur poursuite, et les tuer tous. Il rassembla du monde, appelant aux armes tous les hommes du pays. Avec cette troupe lui et Kari vinrent trouver Mörd fils de Valgard. Ils se réunirent à Holtsvad. Mörd y était avant eux, avec une grosse troupe. Ils se séparèrent pour battre le pays. Les uns descendirent à l'est vers Seljalandsmula, d'autres remontèrent le Fljotshlid, d'autres passant par le col de Trihyrning descendirent dans le Godaland. De là ils vinrent au nord jusqu'à Sand, et quelques-uns mêmes poussèrent jusqu'aux lacs des poissons, où ils tournèrent bride.
D'autres prirent plus bas dans l'est, et vinrent à Holt, où ils dirent la nouvelle à Thorgeir. Ils lui demandèrent si Flosi et les siens n'avaient pas passé par là. Thorgeir répondit: «Je ne suis pas un grand chef, mais il me semble que Flosi prendra un autre parti que de passer ici sous mes yeux, quand il vient de tuer Njal, le frère de mon père, et ses fils, mes cousins. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous en retourner; car vous avez cherché de droite et de gauche. Dites à Kari qu'il vienne me trouver, et qu'il demeurera ici chez moi, s'il lui plaît. S'il ne veut pas venir dans ce pays de l'Est, je veillerai, s'il veut bien, à son domaine de Dyrholm. Dites-lui aussi que je lui donnerai toute l'aide que je pourrai, et que j'irai à l'Alting avec lui. Il sait, je pense, que c'est à moi et à mes frères qu'appartient la vengeance, comme aux plus proches parents. Nous porterons plainte, et nous tâcherons de faire en sorte qu'une sentence de proscription s'ensuive, et mort d'hommes ensuite. Je ne vais pas avec vous maintenant, car je sais que cela ne servirait de rien. Ils vont se tenir sur leurs gardes autant que possible.»
Ils s'en allèrent et se retrouvèrent tous à Hofi. «C'est une honte pour nous, se disaient-ils les uns aux autres, de ne pas les avoir trouvés.» Mais Mörd disait que non. Beaucoup étaient d'avis qu'il fallait aller dans le Fljotshlid, et s'emparer des biens de tous ceux qui avaient pris part à la chose. On s'en remit là-dessus à l'avis de Mörd. Il dit que c'était le pire parti qu'on pût prendre. Ils demandèrent pourquoi. «Si leurs domaines restent debout, dit-il, ils reviendront pour les voir, et voir leurs femmes; et nous pourrons tomber sur eux, d'ici à quelque temps. Et maintenant ne doutez pas que je ne sois fidèle à Kari dans tout ce qu'il entreprendra; car j'ai à me garder moi-même.» Et Hjalti l'engagea à faire en sorte de tenir sa promesse.
Hjalti pria Kari de venir chez lui. Kari promit d'y aller sur l'heure. Les autres lui redirent l'offre de Thorgeir. «J'en profiterai plus tard, dit-il, et j'augure bien de notre affaire, s'il y en a beaucoup comme lui.» Et là-dessus, la troupe se sépara.
Flosi et ses gens avaient vu tout cela du haut de leur montagne. «Maintenant, dit Flosi, montons à cheval, et allons-nous en; c'est ce que nous avons de mieux à faire à présent.» Les fils de Sigfus demandèrent s'ils ne feraient pas bien de s'en aller chez eux, pour s'occuper de leurs domaines. «Mörd a bien pensé, dit Flosi, que vous iriez voir vos femmes. Et je vois d'ici qu'il a donné le conseil de ne pas toucher à vos domaines. Moi je suis d'avis qu'il ne faut pas nous séparer, et que vous veniez tous avec moi dans le pays de l'est.» Et ils se rangèrent tous à son avis.
Ils se mirent donc en route, passèrent au nord du Jökul, et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi envoya de suite chercher des vivres, pour qu'on ne manquât de rien. Il ne parlait jamais de l'expédition, mais il ne montrait pas la moindre crainte. Il resta chez lui tout l'hiver, jusqu'après la fête de Jol.