CLIII
Il faut revenir à Flosi, qui s'en va dans l'Est, au Hornafjord. Presque tous ses hommes étaient venus avec lui. Ils amenèrent dans l'Est leurs marchandises et leurs vivres, et tout le bagage qu'ils avaient à emporter. Après quoi ils mirent leur vaisseau en état, et se préparèrent à partir. Flosi resta là jusqu'à ce que tout fût prêt, et dès qu'ils eurent bon vent, ils firent voile vers le large.
Ils furent longtemps en pleine mer, car le temps était mauvais, et ils naviguaient sans savoir où ils allaient. Il arriva un jour qu'ils reçurent trois grosses lames. Flosi dit qu'il devait y avoir une terre dans le voisinage, et que c'étaient des brisants. La brume était épaisse. Le vent s'éleva, et une grande tempête fondit sur eux. Avant qu'ils eussent le temps de se reconnaître, une nuit, ils furent jetés au rivage. Les hommes se sauvèrent, mais le vaisseau fut mis en pièces, et ils ne purent rien sauver de leurs marchandises. Ils tâchèrent de se réchauffer, et le jour suivant, ils montèrent sur une hauteur. Le temps s'était mis au beau. Flosi demanda si quelqu'un de ses hommes connaissait ce pays. Il y en avait deux qui étaient déjà venus là; «Nous reconnaissons bien cette terre, dirent-ils; c'est Hrossey, une des Orkneys.»--«Nous aurions pu trouver un meilleur endroit pour aborder, dit Flosi; car Helgi fils de Njal, que j'ai tué, était l'homme du jarl Sigurd fils de Hlödvir.» Ils cherchèrent un creux pour s'y cacher, et se couvrirent de mousse. Ils restèrent là quelque temps. Mais bientôt Flosi dit: «Nous ne pouvons pas rester là couchés jusqu'à ce que les gens du pays nous découvrent.» Ils se levèrent donc, et tinrent conseil. «Allons tous, dit Flosi, nous livrer au jarl. Nous n'avons pas autre chose à faire; il a déjà d'ailleurs notre vie dans les mains, s'il veut la prendre.»
Alors ils s'en allèrent tous. Flosi leur défendit de dire à personne qui ils étaient, ni où ils allaient, avant qu'il n'eût parlé au jarl. Ils marchèrent droit devant eux, et finirent par trouver des gens qui leur montrèrent où habitait le jarl. Ils entrèrent et se trouvèrent devant lui. Flosi le salua, ainsi firent tous les autres. Le jarl demanda quelle sorte d'hommes ils étaient. Flosi se nomma, et dit quel district d'Islande il habitait. Le jarl avait déjà entendu parler de l'incendie. Il sut donc tout de suite quels hommes il avait devant lui. «Quelles nouvelles me donneras-tu, dit-il à Flosi, d'Helgi, fils de Njal, et mon homme?»--«La nouvelle que je t'en donnerai, dit Flosi, c'est que je lui ai coupé la tête.»--«Emparez-vous d'eux,» dit le jarl. Et ainsi fut fait.
À ce moment arrivait Thorstein, fils de Hal de Sida. Flosi avait pour femme sa sœur Steinvör, et Thorstein était un des hommes du jarl Sigurd. Quand il vit qu'on s'était emparé de Flosi, il vint devant le jarl, et offrit pour Flosi tous les biens qu'il possédait. Le jarl était dans une grande colère, et pendant longtemps rien ne put le toucher. À la fin, d'autres vaillants hommes étant venus parler pour Flosi avec Thorstein (car Thorstein avait des amis qui le soutenaient fort, et beaucoup se mirent de son côté) le jarl consentit à faire la paix, et il donna la vie à Flosi et à tous les siens. Puis, selon la coutume des grands chefs, il prit Flosi à son service, à la place d'Helgi fils de Njal. Flosi devint donc l'homme du jarl Sigurd, et il fut bientôt en grande faveur auprès de lui.
CLIV
Kari et Kolbein le noir firent voile d'Eyra, un demi-mois après que Flosi fut sorti du Hornafjord. Ils eurent bon vent, et ne furent pas longtemps en mer. Ils débarquèrent à Fridarey. C'est une île entre Hjaltland et les Orkneys. Kari logea chez un homme qui s'appelait Dagvid le blanc. Dagvid dit à Kari tout ce qu'il savait du voyage de Flosi. C'était un grand ami de Kari, et Kari passa chez lui tout l'hiver. Ils eurent là des nouvelles de l'Ouest, et de tout ce qui se passait cet hiver-là à Hrossey.
Le jarl Sigurd avait invité chez lui, pour la fête de Jol, son beau-frère le jarl Gilli, des îles du Sud. Gilli avait pour femme Svanlaug, sœur du jarl Sigurd. Il vint en même temps chez le jarl Sigurd un roi qui s'appelait Sigtryg. Il venait d'Irlande. Il était fils d'Olaf Kvaran; et sa mère s'appelait Kormlöd. C'était la plus belle femme qu'on pût voir, et elle faisait bien toutes choses quand on ne la laissait pas décider, mais les gens disaient qu'elle menait tout de travers quand c'était elle qui décidait. Elle avait été mariée d'abord à un roi nommé Brjan, et ils s'étaient séparés; Brjan était le meilleur des rois. Il avait sa résidence à Kunjattaborg. Son frère était Ulf le terrible, le plus vaillant champion et homme de guerre qu'on pût voir. Le roi Brjan avait un fils adoptif, nommé Kerthjalfad. Il était fils du roi Kylf, qui fit de grandes guerres au roi Bryan, fut chassé par lui de son pays, et entra dans un cloître. Quand le roi Brjan s'en alla dans les pays du Sud, il retrouva le roi Kylf, et ils firent la paix. Le roi Brjan prit chez lui le fils de Kylf, Kerthjalfad, et il l'aimait plus que ses propres fils. Kerthjalfad était arrivé à l'âge d'homme, au temps dont nous parlons, et c'était l'homme le plus hardi qu'on pût voir.
L'un des fils du roi Brjan s'appelait Dungad, un autre Margad, le troisième Takt, que nous appelons Tann. C'était le plus jeune des trois. Les fils aînés du roi Brjan étaient déjà des hommes, les plus braves qu'on pût voir. Kormlöd n'était pas la mère des enfants du roi Brjan. Elle avait été en si grand courroux contre Brjan après leur séparation, qu'elle aurait voulu le voir mort.