Le matin d'après, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les défauts à coups de marteau. Le maître du domaine regardera de près, et trouvera les défauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises paroles. Et il dira: «Il n'est pas étonnant que tu me traites mal, toi qui traites mal tout le monde.» Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que cela ne semble étrange et que tu ne sois reconnu.

Alors on enverra un homme à Hrutstad dire à Hrut qu'il ferait bien de venir vous séparer. Il t'enverra chercher, et tu iras tout de suite. On te placera sur le banc d'en bas, juste en face du siège de Hrut. Tu le salueras. Il te recevra bien et demandera si tu es du Nord. Tu diras que tu es un homme de l'Eyfjord. Il demandera s'il y a beaucoup de vaillants hommes. «Il y a bien des vauriens» diras-tu.--«Connais-tu le Reykjardal?» dira-t-il.--«Je connais toute l'Islande» diras-tu.--«Y a-t-il de bons guerriers dans le Reykjardal?» dira-t-il--«Il y a des voleurs et des brigands» diras-tu. Alors Hrut rira, et il pensera que cela est divertissant. Vous parlerez ensuite des hommes des districts de l'ouest, et tu diras du mal de chacun d'eux. Et puis vous viendrez à parler de la plaine de la Ranga. Tu diras qu'il n'y a plus là de gens qui vaillent, depuis que Mörd Gigja est mort. Et tu chanteras quelques vers (car tu es bon skald) et Hrut en sera diverti. Il demandera pourquoi tu dis que nul homme ne pourra prendra sa place. Tu lui répondras qu'il était si sage et si grand homme de loi, et si habile à mener une affaire qu'il n'y a jamais eu un mot à dire sur ses jugements. Il demandera: «As-tu su quelque chose de ce qui s'est passé entre nous?»--«Je sais, diras-tu, qu'il t'a ôté ta femme, mais tu en as pris ton parti.» Alors Hrut dira: «Ne te semble-t-il pas qu'il ne s'en est pas tiré à sa gloire, puisqu'il n'a pu ravoir le bien, ayant entamé l'affaire?»--«Voici ce que j'ai à répondre, diras-tu. Tu l'as défié en combat singulier; mais il était vieux, et ses amis lui ont conseillé de ne pas combattre contre toi. Et ainsi l'affaire est tombée.»--«C'est bien ainsi que j'ai fait, dira Hrut; et les gens simples ont cru que c'était selon la loi; mais il aurait pu reprendre l'affaire au ting suivant, s'il l'avait osé.»--«Je le sais» diras-tu. Alors il te demandera: «Entends-tu quelque chose à la loi?»--«On dit dans le nord que je m'y connais» diras-tu; mais tu me diras bien comment il faudrait reprendre l'affaire.»--«De quelle affaire parles-tu?» dira Hrut.--«D'une affaire, diras-tu, qui m'importe peu: comment faut-il réclamer le bien d'Unn?»--«Il faut me citer en justice, dira Hrut, de manière que je puisse l'entendre, ou bien dans mon domicile légal.»--Dis-moi la citation, diras-tu, et je répéterai après toi.

Alors Hrut dira la citation; et il faut que tu fasses grande attention à chaque parole qu'il dira. Apres cela, Hrut te dira de répéter la citation. Tu la diras donc; mais tu diras si mal qu'il n'y aura pas plus d'un mot sur deux qui soit bien. Alors Hrut rira, (et il n'aura point de méfiance) et il dira qu'il n'y avait pas grand chose qui fût bien. Tu diras que c'est la faute de tes compagnons, et qu'ils se sont moqués de toi. Et puis tu demanderas à Hrut de recommencer et de permettre que tu dises encore une fois la citation après lui. Il le permettra et dira la citation lui-même. Tu répéteras après lui et cette fois tu diras bien, et tu demanderas à Hrut si c'était bien dit. Il dira qu'il n'y a pas moyen de déclarer cela nul. Alors tu diras tout haut, de manière que tes compagnons puissent l'entendre: «Je te cite donc en justice au nom d'Unn fille de Mörd, qui a remis sa cause entre mes mains.»

Dès que les hommes se seront endormis, vous vous lèverez sans bruit, vous sortirez et vous irez dans la prairie seller les chevaux gras. Vous monterez dessus et vous laisserez là les autres. Vous monterez sur la montagne, au-dessus des pâturages et vous y resterez trois nuits; car on vous cherchera bien aussi longtemps que cela. Ensuite vous retournerez chez vous, dans le Sud: vous chevaucherez la nuit et vous dormirez le jour. Pour nous, nous irons au ting, et nous t'aiderons à poursuivre l'affaire.»

Gunnar le remercia et s'en retourna chez lui.


XXIII

Gunnar partit de chez lui à deux nuits de là, et deux hommes avec lui. Ils arrivèrent en chevauchant jusqu'à Blaskogaheidi. Là des hommes à cheval vinrent à leur rencontre, et demandèrent qui était ce grand homme qui se laissait si peu voir. Ses compagnons dirent que c'était le grand Kaupahjedin. Ils répondirent: «Il n'y a rien de pire à attendre après lui, là où il a passé d'abord». Hjedin fit mine de se jeter sur eux; pourtant chacun passa son chemin.

Gunnar fit en toutes choses comme on lui avait dit; il passa la nuit à Höskulslad, puis il partit de là, descendant la vallée, et vint au domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là il offrit sa marchandise et vendit trois outils de forgeron. Le maître du domaine s'aperçut que la marchandise n'était pas bonne, et lui dit qu'il l'avait trompé. Alors Hjedin se jeta sur lui. Cela fut dit à Hrut; et il envoya aussitôt chercher Hjedin. Hjedin alla tout de suite trouver Hrut et fut très-bien reçu chez lui. Hrut le plaça en face de lui, et ils parlèrent ensemble de la façon que Njal avait prédite. Quand ils en vinrent à la plaine de la Ranga, et que Hrut s'informa des hommes de là-bas, Hjedin chanta ces vers:

«C'est là, en vérité, qu'il y a le moins d'hommes (ainsi disent les gens tout bas, et je l'ai entendu souvent) dans la plaine de la Ranga. Le seul Mörd Gigja s'est fait connaître pour ses hauts faits. Jamais, parmi ceux qui jettent l'or à pleines mains, il n'eut son pareil en sagesse ni en puissance».