Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit: "Mes petites brebis, dormez; je serai comme la bergère qui veille autour de son troupeau, crainte que le loup ne le mange." Elles se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta, croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux et ne dormait pas. "Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à l'heure, et je laisserais mourir mes soeurs ici, car elles me battent et m'égratignent jusqu'au sang; malgré toutes leurs malices, je ne veux pas les abandonner."

Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire: elles se mettent à pleurer, et la prient de les mener avec elle; promettant qu'elles lui donneront leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets, et leurs bonbons. "Je sais assez que vous n'en ferez rien, [4] dit Finette, mais je n'en serai pas moins bonne soeur;" et, se levant, elle suivit son fil, et les princesses aussi: de sorte qu'elles arrivèrent presque aussitôt que la reine.

En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait: "J'ai le coeur tout saisi de vous voir revenir seule.--Bon, dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles.--Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais des autres, car elles n'aiment rien." Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit: "Qui va là?" Elles répondirent: "Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit et Fine-Oreille." La reine se mit à trembler. "N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soient des esprits, car il est impossible qu'elles soient revenues." Le roi était aussi poltron que sa femme, et il disait: "Vous me trompez, vous n'êtes point mes filles." Mais Fine-Oreille, qui était adroite, lui dit: "Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou de la serrure, et si je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet." Le roi regarda comme elle lui avait dit, et dès qu'il l'eut reconnue il leur ouvrit. La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle leur dit qu'elle avait oublié quelque chose, qu'elle l'était venu chercher; mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles feignirent de la croire, et montèrent dans un beau petit grenier où elles couchaient. "Çà, dit Finette, mes soeurs, vous m'avez promis une poupée; donnez-la moi.--Vraiment, tu n'as qu'à t'y attendre, petite coquine, dirent-elles; tu es cause que le roi ne nous regrette pas." Là-dessus, prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre. [5] Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit que la reine disait au roi: "Je les mènerai d'un autre côté encore plus loin, et je suis certaine qu'elles ne reviendront jamais." Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler; elle prit deux poulets et un maître coq, à qui elle tordit le cou, puis deux petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en régaler dans l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'était fait d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise: elle arriva promptement chez sa marraine.

Après les cérémonies ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde. Merluche dit à sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein de cendre: "Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez qu'à regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos soeurs, elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus vous voir." Finette prit congé d'elle, emportant par son ordre pour trente ou quarante millions de diamants en une petite boîte, qu'elle mit dans sa poche. Le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire. Au point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle leur dit: "Le roi ne se porte pas bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi allons-y tout à l'heure." Fleur d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mère eût encore envie de les perdre, s'affligèrent de ces nouvelles. Il fallut pourtant partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrière les autres, et secouait la cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie y gâtassent rien. La reine, étant persuadée qu'elles ne pourraient retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle. Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus, elle éveilla ses soeurs: "Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée." Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer; elles arrachaient leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage à coups de poing. Elles s'écriaient: "Hélas! qu'allons-nous faire?" Finette était la meilleure fille du monde; elle eut encore pitié de ses soeurs. "Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a donné le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin; et que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir." Belle-de-Nuit se jeta au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour; elles la caressèrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.

Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; ils en parlèrent toute la nuit, et la cadette, qui n'avait pas nom Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot, et que le lendemain la reine se remettrait en campagne. Elle courut éveiller ses soeurs. "Hélas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que j'ai fâché ma marraine; je n'ose l'aller trouver, comme je faisais toujours." Elles restèrent bien en peine, et ce disaient l'une à l'autre: "Que ferons-nous? ma soeur, que ferons-nous?" Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres: "Il ne faut pas s'embarrasser; la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'à nous charger de pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons." Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois, elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se trouvèrent toutes prêtes.

Elle leur dit: "J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable." La reine allait devant et ses filles après, qui semaient des pois sans s'inquiéter, car elles étaient certaines de retourner à la maison. Pour cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'était allée: mais pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand ménage sur les bras.

Les trois princesses ayant dormi jusqu'à onze heures du matin se réveillèrent; Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine; bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se confiant davantage pour son retour à sa marraine la fée qu'à l'habileté de ses soeurs. Elle alla leur dire tout effrayée: "La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.--Taisez-vous, petite babouine, [6] répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons bien le chemin quand nous voudrons; vous faites ici, ma commère, l'empressée mal à propos." Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin, il n'y avait plus ni traces ni sentiers: les pigeons, dont il y à grand nombre en ce pays-là, étaient venus manger les pois; elles se mirent à pleurer jusqu'aux cris. Après avoir resté deux jours sans manger, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit: "Ma soeur, n'as-tu rien à manger?--Non, dit-elle." Elle dit la même chose à Finette. "Je n'ai rien non plus, répliqua-t-elle, mais je viens de trouver un gland.--Ha! donnez-le-moi, dit l'une; donnez-le-moi, dit l'autre." Chacune le voulait avoir. "Nous ne serons guère rassasiées d'un gland à nous trois, dit Finette; plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir." Elles y consentirent, quoiqu'il n'y eût guère d'apparence qu'il vînt un arbre dans un pays où il n'y en avait point: on n'y voyait que des choux et des laitues, dont les princesses mangeaient. Si elles avaient été bien délicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient presque toujours à la belle étoile; [7] tous les matins et tous les soirs elles allaient tour à tour arroser le gland, et lui disaient: Croîs, croîs, beau gland.

Il commença de croître à vue d'oeil. Quand il fut un peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'était pas assez fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitôt elle descendit; Belle-de-Nuit eut la même aventure. Finette, plus légère, s'y tint longtemps; et ses soeurs lui demandèrent: "Ne vois-tu rien, ma soeur?" Elle leur répondit: "Non, je ne vois rien.--Ah! c'est que le chêne n'est pas assez haut," disait Fleur-d'Amour; de sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire: Croîs; croîs; beau gland. Finette ne manquait jamais d'y monter deux fois par jour. Un matin qu'elle y était, Belle-de-Nuit dit à Fleur-d'Amour: "J'ai trouvé un sac que notre soeur nous à cache; qu'est-ce qu'il peut y avoir dedans?" Fleur-d'Amour répondit: "Elle m'a dit que c'étaient de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et moi je crois que c'est du bonbon," ajouta Belle-de-Nuit. Elle était friande, et voulut y voir; elle y trouva effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles servaient à cacher les beaux habits de Finette et la boîte de diamants. "Hé bien! se peut-il une plus grande petite coquine! s'écria-t-elle; il faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres à la place." Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la malice de ses soeurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un désert; elle ne songeait qu'au chêne, qui devenait le plus beau de tous les chênes.

Une fois qu'elle y monta et que ses soeurs, selon leur coutume, lui demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria: "Je découvre une grande maison, si belle, si belle, que je ne saurais assez le dire; les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont et viennent comme le vent.--Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.--Croyez-moi, répondit Finette, je ne suis pas menteuse; venez-y plutôt voir vous-mêmes, j'en ai les yeux tout éblouis." Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le château, elle ne s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit, qui était fort curieuse, ne manqua pas de monter à son tour; elle demeura aussi ravie que ses soeurs. "Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais, peut-être que nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous épouser." Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein; elles se couchèrent sur l'herbe. Mais lorsque Finette leur parut fort endormie, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit: "Savez-vous ce qu'il faut faire, ma soeur: levons-nous et nous habillons des riches habits que Finette a apportés.--Vous avez raison, dit Belle-de-Nuit." Elles se levèrent donc, se frisèrent, se poudrèrent; puis elles mirent des mouches, et les belles robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants: il n'a jamais été rien de si magnifique.

Finette ignorait le vol que ses méchantes soeurs lui avaient fait. Elle prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien affligée de ne trouver que des cailloux; elle aperçoit en même temps ses soeurs, qui s'étaient accommodées comme des soleils. Elle pleura et se plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire et de se moquer. "Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au château sans me parer et me faire belle?--Nous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleur-d'Amour; tu n'auras que des coups si tu nous importunes.--Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi, ma marraine me les a donnés, ils ne vous doivent rien.--Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous t'enterrerons sans que personne le sache." La pauvre Finette n'eut garde de les agacer, [8] elle les suivait doucement et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante.