La reine n'avait point parlé jusqu'alors à sa fille de ce qui se passait; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur; elles ne lui avaient pas obéi, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais elle était si prudente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère. Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait, et qui lui fit un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car elle n'avait rien vu d'égal à cela, et la bonne mine du prince, l'air d'esprit, la régularité de ses traits, ne l'étonnaient pas moins que ce que disait le portrait. Seriez-vous fâchée, lui dit la reine en riant, d'avoir un époux qui ressemblât à ce prince? Madame, répliqua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi je serai toujours contente de celui que vous me destinerez. Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous estimeriez-vous pas heureuse? Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit entre ses bras, et la baisa plusieurs fois: elle ne put s'empêcher de verser des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre; car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; et, cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans l'ambassade du célèbre Bécafigue; elle lui donna même les raretés qu'il avait apportées pour lui présenter. Elle les admira; elle loua avec beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux; mais de temps en temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du prince, avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusqu'alors.

L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on lui donnât la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre, mais si solennellement, qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu auprès du roi, et retourna en poste rendre compte à ses maîtres de sa négociation.

Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour; il ne dormait plus, il ne mangeait point: il devint triste et rêveur, la vivacité de son teint se changea en couleur de soucis; il demeurait des jours entiers couché sur un canapé dans son cabinet, à regarder le portrait de sa princesse: il lui écrivait à tous moments, et présentait les lettres à ce portrait, comme s'il eût été capable de les lire. Enfin ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade; et pour en deviner la cause, il ne fallait ni médecins ni docteurs.

Le roi se désespérait: il aimait son fils plus tendrement que jamais père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre: quelle douleur pour un père! Il ne voyait aucuns remèdes qui pussent guérir le prince: il souhaitait Désirée, sans elle il fallait mourir. Il prit donc la résolution, dans une si grande extrémité, d'aller trouver le roi et la reine, qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir pitié de l'état où le prince était réduit, et de ne plus différer un mariage qui ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinément attendre que la princesse eût quinze ans.

Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien d'avantage s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant il se trouva une difficulté qui était insurmontable: c'est que son grand âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en poste le fidèle Bécafigue, et il écrivit les lettres du monde les plus touchantes, pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait.

Pendant ce temps, Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tous moments dans le lieu où il était; et quelque soin qu'elle prît de cacher ses sentiments, on ne laissait pas de les pénétrer: entre autres, Giroflée et Longue Epine, qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent des petites inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée l'aimait passionnément et lui était fidèle. Longue Epine de tout temps sentait une jalousie secrète de son mérite et de son rang; sa mère avait élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante, elle devint sa dame d'honneur: elle aurait dû l'aimer comme la chose du monde la plus aimable, quoiqu'elle chérissait sa fille jusqu'à la folie; et voyant la haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir du bien.

L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé; cette Ethiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait. Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les Ethiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus d'extravagance que les autres. Comment, monsieur l'ambassadeur! dit-elle, est-ce que votre maître ne me croit pas assez riche et assez belle? Promenez-vous dans mes États, vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon trésor royal, voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont jamais fourni: enfin, regardez la noirceur de mon teint, ce nez écrasé, ces grosses lèvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle? Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître, autant qu'il est permis à un sujet, et si le ciel m'avait mis sur le premier trône de l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais. Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle; j'avais résolu de commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice, puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince; allez lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime pas les malhonnêtes gens. L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine obtenu qu'il en profita.

Mais l'Ethiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui pardonner; elle monta dans un char d'ivoire, traîné par six autruches, qui faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la fontaine: c'était sa marraine et sa meilleure amie: elle lui raconta son aventure, et la pria avec les dernières instances, de servir son ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule: elle regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse Désirée; qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui était presque éteinte: et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du mal, si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée. Quoi! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me déplaire? Non, charmante princesse, non, ma mignonne, je ne souffrirai pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments s'intéressent dans cette affaire; retourne chez toi, et te repose sur ta chère marraine. La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et de fruits, qu'elle reçut fort agréablement.

L'ambassadeur Bécafigue avançait en toute diligence vers la ville capitale où le père de Désirée faisait son séjour; il se jeta aux pieds du roi et de la reine: il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille; qu'il ne s'en fallait plus que de trois mois qu'elle n'eût quinze ans; qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court; qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour de petites fées faisait tort à la majesté royale; enfin il harangua si bien, qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que c'était elle qui retardait son voyage; on l'assura donc que le soir il saurait ce qu'on pouvait faire.

La reine courut au palais de sa chère fille: elle lui conta tout ce qui se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille, son coeur se serra, elle s'évanouit; et la reine connut les sentiments qu'elle avait pour le prince. Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez tout pour sa guérison; je ne suis inquiète que pour les menaces que la fée de la fontaine fit à votre naissance: je me flatte, madame, répliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures nous tromperons la méchante fée. Par exemple, ne pourrais-je pas aller dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? on l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger: ainsi j'arriverais heureusement chez le prince Guerrier.