Elle fut consulter la fée sur cela, qui lui dit:

--Madame, il fallait souhaiter à votre fils de la bonne volonté plutôt que des talents; il ne veut qu'être bien méchant, il y réussit, comme vous le voyez.

Après avoir dit ces paroles à la reine, elle lui tourna le dos. Cette pauvre princesse, fort affligée, retourna à son palais. Elle voulut gronder Fortuné pour l'obliger à mieux faire; mais, au lieu de lui promettre de se corriger, il dit que si on le chagrinait il se laisserait mourir de faim. Alors la reine, tout effrayée, le prit sur ses genoux, le baisa, lui donna des bonbons, et lui dit qu'il n'étudierait pas de huit jours s'il voulait bien manger comme à son ordinaire. Cependant le prince Fatal était un prodige de science et de douceur; il s'était tellement accoutumé à être contredit, qu'il n'avait point de volonté et ne s'attachait qu'à prévenir les caprices de Fortuné. Mais ce méchant enfant, qui enrageait de le voir plus habile que lui, ne pouvait le souffrir, et les gouverneurs, pour plaire à leur jeune maître, battaient Fatal à tous moments. Enfin ce méchant enfant dit à la reine qu'il ne voulait plus voir Fatal, et qu'il ne mangerait pas qu'on ne l'eût chassé du palais. Voilà donc Fatal dans la rue; et, comme on avait peur de déplaire au prince, personne ne voulut le recevoir. Il passa la nuit sous un arbre, mourant de froid, car c'était en hiver, et n'ayant pour son souper qu'un morceau de pain qu'on lui avait donné par charité. Le lendemain matin, il dit en lui-même:

--Je ne veux pas rester ici à rien faire; je travaillerai pour gagner ma vie, jusqu'à ce que je sois assez grand pour aller à la guerre. Je me souviens d'avoir lu dans les histoires que de simples soldats sont devenus de grands capitaines; peut-être aurai-je le même bonheur si je suis honnête homme. Je n'ai ni père ni mère, mais Dieu est le père des orphelins; il m'a donné une lionne pour nourrice et il ne m'abandonnera pas.

Après avoir dit cela, Fatal se leva, fit sa prière, car il ne manquait jamais à prier Dieu soir et matin; et quand il priait, il avait les yeux baissés, les mains jointes, et il ne tournait pas la tête de côté et d'autre. Un paysan qui passa et qui vit Fatal qui priait Dieu de tout son coeur dit en lui-même:

--Je suis sûr que cet enfant sera un honnête garçon; j'ai envie de le prendre pour garder mes moutons. Dieu me bénira à cause de lui.

Le paysan attendit que Fatal eût fini sa prière, et lui dit:

--Mon petit ami, voulez-vous venir garder mes moutons? Je vous nourrirai et j'aurai soin de vous.

--Je le veux bien, répondit Fatal; et je ferai tout mon possible pour vous bien servir.

Ce paysan était un gros fermier qui avait beaucoup de valets qui le volaient fort souvent; sa femme et ses enfants le volaient aussi. Quand ils virent Fatal, ils furent bien contents.