Tous les juges condamnèrent donc la vieille à être brûlée toute vive comme une sorcière. Il n'y en eut qu'un seul qui dit qu'il aimait mieux être brûlé lui-même que de condamner une innocente. Quelques jours après, la reine trouva de faux témoins, qui dirent que ce juge avait mal parlé d'elle. On lui ôta sa charge, et il allait être réduit à demander l'aumône avec sa femme et ses enfants. L'Éveillé prit une grosse somme dans la bourse de son père, et la donnant à ce juge, il lui conseilla de passer dans un autre pays. Cependant l'Éveillé se trouvait partout depuis qu'il pouvait se rendre invisible: il apprit beaucoup de secrets; mais comme c'était un honnête garçon, jamais il ne rapportait rien qui pût faire tort à personne, excepté ce qui pouvait être utile à son maître. Comme il allait souvent dans le cabinet du roi, il entendit que la reine disait à son mari:

--Ne sommes-nous pas bien malheureux que Tity soit l'aîné? Nous amassons beaucoup de trésors, qu'il dissipera aussitôt qu'il sera roi, et Mirtil, qui est économe, au lieu de toucher à ces trésors, les aurait augmentés. N'y aurait-il pas moyen de le déshériter?

--Nous y réfléchirons, lui répondit le roi; et si nous ne pouvons réussir, il faudra enterrer ces trésors, dans la crainte qu'il ne les dissipe.

L'Éveillé entendait aussi tous les courtisans, qui, pour plaire au roi et à la reine, leur disaient du mal de Tity et louaient Mirtil. Puis, au sortir de chez le roi, ils venaient chez le prince, et lui disaient qu'ils avaient pris son parti devant le roi et la reine; mais le prince, qui savait la vérité par le moyen de l'Éveillé, se moquait d'eux dans son coeur et les méprisait. Il y avait à la cour quatre seigneurs qui étaient fort honnêtes gens; ceux-là prenaient le parti de Tity, mais ils ne s'en vantaient pas; au contraire, ils l'exhortaient toujours à aimer le roi et la reine, et à leur être fort obéissant.

Il y avait un roi voisin qui envoya des ambassadeurs à Guinguet pour une affaire importante. La reine, selon sa coutume, ne voulut pas que Tity parût devant les ambassadeurs. Elle lui dit d'aller dans une belle maison de campagne qui appartenait au roi, parce que, ajouta-t-elle, les ambassadeurs voudront sans doute voir cette maison, et il faudra que vous en fassiez les honneurs. Quand Tity fut parti, la reine prépara tout pour recevoir les ambassadeurs sans qu'il lui en coûtât beaucoup. Elle prit une jupe de velours et la donna aux tailleurs pour faire les deux derrières d'un habit à Guinguet et à Mirtil; on fit les devants de cet habit en velours neuf; car la reine pensait que, le roi et le prince étant assis, on ne verrait pas le derrière de leurs habits. Afin de les rendre magnifiques, elle prit les diamants qu'on avait trouvés dans les nèfles, pour servir de boutons à l'habit du roi; elle attacha à son chapeau le diamant qui avait été trouvé dans l'oeuf, et les petits qui étaient sortis des noisettes furent employés à faire des boutons à l'habit de Mirtil, et une pièce, un collier et des noeuds de manches à la reine. Véritablement ils éblouissaient avec tous ces diamants. Guinguet et sa femme se mirent sur le trône, et Mirtil se mit à leurs pieds; mais à peine les ambassadeurs furent-ils dans la chambre, que les diamants disparurent, et il n'y eut plus que des nèfles, des noisettes et un oeuf.

Les ambassadeurs crurent que Guinguet s'était habillé d'une manière si ridicule pour faire affront à leur maître; ils sortirent tout en colère, et dirent que leur maître leur apprendrait qu'il n'était pas un roi de nèfles.

On eut beau les rappeler, ils ne voulurent rien écouter et s'en retournèrent dans leur pays. Guinguet et sa femme restèrent fort honteux et fort en colère.

--C'est Tity qui nous a joué ce tour, dit-elle au roi quand il fut seul avec elle; il faut le déshériter et laisser notre couronne à Mirtil.

--J'y consens de tout mon coeur, dit le roi.

En même temps ils entendirent une voix qui leur dit: