--N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.
La reine ne répliqua rien; elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée, elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état où elle était, que pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle s'assit sous un if, pour y pleurer tout à son aise.
Elle aurait ainsi pleuré longtemps, si elle n'avait pas entendu au-dessus de sa tête le triste croassement d'un corbeau. Elle leva les yeux, et à la faveur du peu de lumière qui éclairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une grenouille, bien intentionné de la croquer.
--Encore que rien ne se présente ici pour me soulager, dit-elle, je ne veux pas négliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi affligée en son espèce que je le suis dans la mienne.
Elle se servit du premier bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps étourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques:
--Belle reine, lui dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite.
--Par qu'elle merveille parlez-vous, petite grenouille, répondit la reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai encore aperçu aucune.
Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont été dans le monde, les uns sur le trône, les autres dans la confidence de leurs souverains; le destin les envoie ici pour quelque temps, sans qu'aucuns de ceux qui y viennent retournent meilleurs et se corrigent.
--Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble n'aident pas à s'amender; mais à votre égard, ma commère la grenouille, que faites-vous ici?
--La curiosité m'a fait entreprendre d'y venir, répliqua-t-elle; je suis demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses et fort étendu en d'autres: si la fée Lionne me reconnaissait dans ses États, elle me tuerait.