La pauvre reine tomba évanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses dames étaient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son père, l'autre son fils; elles s'arrachèrent les cheveux, c'était la chose du monde la plus pitoyable.

Voilà que tout d'un coup l'on entend: "Au meurtre, au larron!" C'était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux sujets; ils tuaient, pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grand peur, qu'elle s'enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête. Il l'appela deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fâcha, bien fâché, et dit: "Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'égorger tout à l'heure?" il la découvrit, lui arracha ses cornettes; ses beaux cheveux tombèrent sur ses épaules; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus son dos [7] comme un sac de blé; il l'emporta ainsi, et monta sur son grand cheval, qui était tout noir. Elle le priait d'avoir pitié d'elle; il s'en moquait, et lui disait: "Crie, plains-toi, cela me fait rire et me divertit."

Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il était résolu de la pendre; mais on lui dit que sa santé était faible et qu'il ne devrait pas la traiter ainsi.

Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que, si elle avait une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en était, il envoya quérir une fée qui demeurait, près de son royaume. Étant venue, il la régala mieux qu'il n'avait coutume; ensuite il la mena dans une tour au haut de laquelle la pauvre reine avait une chambre, bien petite et bien pauvrement meublée. Elle était couchée par terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour et nuit.

La fée, en la voyant, fut attendrie; elle lui fit la révérence, et lui dit tout bas en l'embrassant: "Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espère y contribuer." La reine, un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait d'avoir pitié d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande fortune et qui s'en voyait bien éloignée. Elles parlaient ensemble, quand le méchant roi dit: "Allons, point tant de compliments; je vous ai amenée ici pour me dire si cette esclave aura un garçon ou une fille." La fée répondit: "Elle aura une fille, qui sera la plus belle princesse et la mieux apprise que l'on ait jamais vue." Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis. "Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m'en puisse empêcher." Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui pleurait amèrement; car elle disait en elle-même: "Hélas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera à son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. A quelle extrémité suis-je réduite! Ne pourrai-je point la cacher quelque part, afin qu'il ne la vît jamais?"

Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et les inquiétudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait ne lui donnait que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journée, avec un petit morceau de pain noir. Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et les os.

Un soir qu'elle filait (car le méchant roi, qui était fort avare, la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une petite Souris, qui était fort jolie. Elle lui dit: "Hélas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois pour toute ma journée; si tu ne veux jeûner, va-t'en." La petite Souris courait deçà, courait delà, dansait, cabriolait comme un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder, qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper. "Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le donne de bon coeur." Dès qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente, cuite à merveille, et deux pots de confitures. "En vérité, dit-elle, un bienfait n'est jamais perdu." Elle mangea un peu, mais son appétit était passé à force de jeûner. Elle jetta du bonbon à la Souris, qui le grignota encore; et puis elle se mit à sauter mieux qu'avant le souper.

Le lendemain matin le geôlier apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans un grand plat pour se moquer d'elle. La petite Souris vint doucement, et les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dîner, elle ne trouva plus rien. La voilà bien fâchée contre la Souris. "C'est une méchante petite bête, disait-elle; si elle continue, je mourrai de faim." Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva dedans toutes sortes de bonne choses à manger: elle en fut bien aise, et mangea; mais, en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le méchant roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au ciel: "Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?" En disant cela, elle vit la petite Souris qui jouait avec de longs brins de paille; elle les prit, et commença de travailler avec. "Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première personne charitable qui voudra en avoir le soin."

Elle se mit donc à travailler de bon courage; la paille ne lui manquait point, la souris en traînait toujours par la chambre, où elle continuait de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois, et trouvait en échange cent sortes de ragoûts. Elle en était bien étonnée; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si excellentes choses.

La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir de quelle longueur elle ferait la corde dont elle devait attacher la corbeille pour la descendre. Elle aperçut en bas une vieille petite bonne femme qui s'appuyait sur un bâton, et qui lui dit: "Je sais votre peine, madame; si vous voulez, je vous servirai.--Hélas! ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir; venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre enfant; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de vous bien payer.--Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande; il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien." [8]