Le très-sérieux et très-excellent historien Théophanes raconte cette véridique et miraculeuse histoire.—L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès, roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontières de ses états, un vieux château, nommé le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or, d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille découverte n'est pas à négliger: aussi Cabadès résolut-il de se rendre maître au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les biens d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château de Zoubdadeyer était gardé par des troupes de démons, que l'on disait terribles, et qui ne laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors confiés à leur garde.

Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, toute l'industrie et tous les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. Le roi, désolé de se trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des prières, et fit venir l'évêque qui dirigeait l'église chrétienne de Perse. Il le pria de se donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession de ces trésors si bien gardés par les démons. Le prélat offrit le saint sacrifice, et se rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir pris la communion. Il exorcisa lui-même les Diables qui défendaient l'entrée de ce lieu de richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès en paisible possession du château magique[282].

[282] Théophanis chronographia, anno 408.

IIIo LE PAUVRE PRÊTRE—CONTE NOIR.

Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un saint prêtre respectable par sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter ouvertement, prit la figure d'un ange de lumière, et se présentant au bon prêtre:—Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras cette année.

Le prêtre reçut dévotement le conseil et la prophétie; il se disposa à bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea aucune de ses prières, et donna tout ce qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse. Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrètement à un de ses amis la révélation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange qui lui annonçaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua à un autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette façon, toute la paroisse, bientôt instruite, attendit le jour où son pasteur devait mourir, pour l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année étant écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la grande surprise de toutes les bonnes gens.

Le saint homme, plus stupéfait que tous les autres de se voir trompé par un ange, et de s'être débarrassé si légèrement de tout son bien, s'aperçut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait s'attendre aux railleries de ses amis… C'est pourquoi il abandonna sa paroisse, et se retira dans un monastère de l'ordre de Cîteaux.

Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et chercha, par ces mots, à regagner sa confiance:—Homme juste, lui dit-il, ne vous étonnez point de vivre encore, quoique je vous aie prédit le contraire; Dieu a différé votre dernière heure, parce que vous devez servir à l'édification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie près de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous garder contre vos ennemis.

Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il reçut de fréquentes visites du Diable, qui lui donna bientôt de mauvais conseils, sous une belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son ange avait l'impiété de lui dire:—La discrétion est la mère de toutes les vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre long-temps encore; ménagez-vous pour le service de Dieu…

Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se hâtait de lui dire:—Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus léger…