—Mais vous avez tant de difformité!… Vos cornes sentent un peu le bouc?…
—Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer.
—Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées?
—Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme naturelle, qui est celle d'un champignon.
—Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute depuis le commencement du monde?
—Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné les ailes.
—Et votre nez? qui l'a si fort allongé?
—S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des Pieuses Gaietés du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied.
—Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque pouvoir sur vous?
—Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures, témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout.