—Saint Dominique, voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir le Diable, pour les détourner du service d'un si vilain maître. C'était dans une église; aussitôt qu'il eut commandé à l'ange apostat de paraître, on vit tomber de la voûte un horrible chat noir, qui ressemblait à un chien. Il avait de grands yeux enflammés, une langue longue, large, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Après avoir sauté quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme il laissait après lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se convertirent, en se serrant le nez[65].
[65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico.
—Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours, et lui faire un petit sacrifice. Alors il paraît, sous la figure qu'on l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres précieuses, accompagné d'une belle cour, entouré d'un grand nombre de jeunes filles séduisantes, escorté de plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe innombrable d'éléphans richement ornés. Il offre aux malheureux tout ce qu'ils désirent, recommande l'aumône, et ordonne aux Indiens opulens de donner des festins aux misérables[66].
[66] Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola et aliorum de societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. Goæ 1560.
—Ces figures diverses, que prennent les démons pour se faire voir aux hommes, sont multipliées à l'infini, comme on le verra dans la suite. En attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne déposent jamais entièrement. Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, qu'en prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses: de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (Miracul. lib. III.)
CHAPITRE III.
LE BON DIABLE.—PETIT ROMAN[67].
Conscia mens recti famæ mendacia ridet.
Ovide.
Le vulgaire insensé te prête sa malice:
Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice.
[67] Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et Shellen, de mirandis à Diabolo.
Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver à son gré, lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme extrêmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce démon commença à servir son nouveau maître avec tant de soin, tant de complaisance, tant de fidélité et tant d'enjouement, qu'on en était tout étonné. Jamais Charles ne montait à cheval, ou ne mettait pied à terre, sans trouver son serviteur à son poste, ayant un genou en terre, et lui tenant l'étrier. En général, l'aimable démon montrait toujours une grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une prévoyance plus qu'humaine.
Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutôt son ami, voyageaient ensemble à cheval, comme ils côtoyaient les rives d'un grand fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs de ses ennemis mortels, qui venaient à lui.—Nous sommes perdus, dit-il au démon; voici mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empêche de les éviter. Ou je périrai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier.