Lorsque Agnès passa près du guichet de la maison impudique, une bande de corbeaux fondit sur elle en croassant, et l'obligea à coups d'ongles et de bec à passer sans regarder derrière elle. Les filles de joie et leurs honnêtes amis furent tout stupéfaits de voir des corbeaux poursuivre une jeune innocente. Mais Agnès comprit merveilleusement que ces oiseaux endiablés lui défendaient par là les plaisirs de la chair. C'est pourquoi elle prit l'habit religieux, opéra la conversion de toutes les filles publiques, qui ne s'étaient pas encore endurcies de cœur dans la maison infâme; et, ayant fait l'acquisition de cette maison même, elle la fit purifier, et y fonda un monastère, comme on l'avait prévu[71]. Qu'on dise après cela que le diable est constamment impudique, et qu'il ne cherche qu'à faire choir l'innocence!

[71] Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de Capuâ, ejusdem monast. confess. Agnes de monte Politiano. cap. I.

—En l'année 1130, un démon vint passer quelques mois dans la ville d'Hildesheim, en Basse-Saxe. L'évêque d'Hildesheim en était aussi le souverain: en raison de ces deux titres, le démon crut devoir s'attacher à lui de préférence. Il se posta donc dans le palais épiscopal, et s'y fit bientôt connaître avantageusement, soit en se montrant avec la plus grande complaisance à ceux qui avaient besoin de lui, soit en disparaissant avec prudence lorsqu'il devenait importun, soit en faisant, sans se montrer, des choses importantes et difficiles.

Outre qu'on l'estimait généralement pour sa conduite sage, humble et régulière, il donnait de bons conseils aux puissances, portait de l'eau à la cuisine, et servait admirablement bien les cuisiniers de l'évêque.

On trouvera peut-être singulier que le conseiller d'un prince soit aussi son marmiton, et qu'il aille tourner la broche, après avoir dit son avis sur les grands intérêts de l'état. Mais la chose s'est passée dans le douzième siècle, et les mœurs étaient alors plus simples qu'aujourd'hui; et puis, les démons n'ont point de préjugés; et celui-là aimait peut-être les contrastes. Quoi qu'il en soit, il fréquentait plus la cuisine que la salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour plus familier, se divertissaient grandement en sa compagnie. Mais, un soir, un garçon de cuisine s'émancipa de la trop grande bonté du démon, et se porta contre lui aux plus graves injures; quelques-uns disent même aux voies de fait. L'histoire ne donne point d'excuse à cette mauvaise conduite du garçon de cuisine; ce qui porte à croire qu'il n'y en avait point à donner. Le démon, quoique fort en colère, sut pourtant se contenir, sachant qu'en bonne police nul ne doit se faire justice soi-même, surtout quand l'offensé est le plus fort; c'est pourquoi il s'alla plaindre au maître d'hôtel; mais il n'en reçut aucune satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, puisqu'on était injuste à son égard. Il étouffa le marmiton coupable, en assomma quelques autres, rossa vigoureusement le maître d'hôtel, et sortit de la maison pour n'y plus reparaître[72].

[72] Trithème: Chronique d'Hirsauge.

C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, et l'injustice d'un officier de bouche ôtèrent à l'évêque d'Hildesheim un bon conseiller, et un serviteur infatigable, autant qu'habile et propre à toutes choses!…

—Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: Cassius de Parme qui avait suivi son parti se retira dans Athènes. Là, au milieu de la nuit, tandis que son esprit s'abandonnait aux inquiétudes, il vit paraître devant lui un grand homme noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation. Cassius lui demanda qui il était?—Je suis ton démon[73], répondit le fantôme… A cette parole, le timide Cassius s'effraya, et appela ses esclaves. Mais le démon disparut sans se laisser voir à d'autres yeux. Cassius, persuadé qu'il rêvait, se recoucha, et chercha à se r'endormir. Aussitôt qu'il fut seul, le démon reparut avec les mêmes circonstances que la première fois. Le faible Romain n'eut pas plus de force que d'abord; il se fit apporter des lumières, passa le reste de la nuit au milieu de ses esclaves, et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tué peu de jours après, par l'ordre du vainqueur d'Actium[74].

[73] L'original porte Cacodaimon; mais chez les Grecs Daimon simplement signifiait un bon génie, un esprit bienfaisant, une bonne intelligence, comme le démon de Socrate, et quelques autres; de sorte qu'ils étaient obligés d'allonger le mot, en parlant d'un démon infernal. Pour nous, qui donnons le nom d'anges aux intelligences célestes, nous devons traduire Cacodaimon comme on l'a fait ici, puisque Démon, chez nous, signifie mauvais ange. Au reste, si l'on s'obstine à traduire Cacodaimon, mauvais démon, on nous appuie dans la très-juste idée qu'il y en a de bons; et on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les mauvais démons ne font pas grand mal aux hommes.

[74] Georges Bloock, après Valère Maxime et d'autres anciens.