—Peut-être ai-je deviné de travers, lui répondis-je; mais je pense que vous pourriez bien être le Diable?

—Ou celui que vous appelez de ce nom, répliqua-t-il; je suis le souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption ont fait exiler du ciel.

—Je vous croyais bien autrement bâti…

—Ma figure te surprend?… On m'a fait si laid et si noir, que je conçois ton étonnement. Autrefois j'avais quelque beauté; je l'ai perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux… Autrefois je gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres, commander en maître, où je devais obéir; et comme bien d'autres, je suis tombé…

—Cependant vous êtes toujours roi?…

—Oui, mais roi d'une triste contrée, entouré de tristes sujets, réduit à passer de tristes jours… Avant le Messie, je me mêlais de temps en temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approché.

—Ce que vous dites là ne s'accorde ni avec la théologie, ni avec les démonomanes. On raconte de vous de vilaines choses.

—On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas même la volonté[11].

[11] On trouve véritablement cette phrase: Quand le Diable aurait la puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, IL N'EN A PAS LA VOLONTÉ; dans le tombeau des hérétiques de Georges l'apôtre; 3e partie.

—Vous les avez donc eus ces moyens de nuire?