Un instant après, nouveau déguisement: le Diable revient sous la forme d'un beau jeune homme; il disait des douceurs, avait une jolie bouche, mais un peu lascive, des yeux brillans, mais un peu fripons, les cheveux bien frisés, les oreilles parées de bijoux; en un mot, c'était un second Pâris. Il apportait encore de la besogne; mais, voyant que Dunstan le regardait de travers[240], qu'il tirait vigoureusement ses soufflets, et qu'il chauffait toujours ses tenailles sans rien répondre, le jeune homme s'éloigna.
[240] Dunstanus oculo contuetur obliquo.
Dunstan commençait à soupçonner quelque supercherie, et à croire que la même tête pouvait bien s'être coiffée de tous les bonnets qu'il venait de voir. Or, le Diable est seul capable d'opérer toutes ces métamorphoses… Le saint orfévre s'aperçut donc qu'il avait affaire avec le Diable, et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau de contrebande qu'il avait prise.
En ce moment il vit entrer dans sa cellule une jeune fille extrêmement belle. Sa démarche était dégagée. Elle montrait à découvert une gorge blanche comme la neige, dont l'éclat était encore relevé par deux boutons de rose. Un peigne de grand prix retenait ses cheveux galamment disposés. Le Diable avait pris cette belle figure, ces lèvres fraîches, ces yeux séducteurs, pour éveiller au moins dans le cœur de Dunstan une flamme amoureuse.
Mais Dunstan était préparé à bien soutenir l'attaque. Ses tenailles étaient brûlantes et rouges comme le feu; il les saisit d'un tour de main, s'élance sur l'ennemi; et, malgré toute sa beauté, il prend impitoyablement la jeune fille par le nez…
Le Diable, se sentant brûlé et serré d'un poignet vigoureux, pousse un grand cri, cherche à battre en retraite, mais en vain: aucune force humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles de Dunstan. Il reprend sa figure infernale, appelle tous les Diables à son secours, agite ses cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, de ses cris, et se met sur les dents, sans avoir rien fait qui vaille. Cependant Dunstan, qui le tient sous sa main, le fustige impitoyablement, en poussant de pieux éclats de rire[241]… Enfin le malheureux capitule. On lui permet de regagner ses pénates… Il fuit couvert de honte, avec la désolante idée qu'il va se voir en butte aux brocards des autres démons[242].
[241] Pio risu vinctum flagellans.
[242] Angelini Gazæi pia hilaria, ex vitâ Sti. Dunstani, cap. 8.
Le père Angelin de Gaza termine ce conte, par cette apostrophe:
Triomphez, brave Dunstan!