A ce moment, il n'y avait plus guère qu'une dizaine de Franks assez braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein; les autres étaient déjà vaincus par l'ivresse et restaient silencieux. «Qui sera roi du festin aujourd'hui? s'écrie Dagobert. Qui est-ce qui a encore soif?» Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu'il pouvait boire. «Et quel vin veux-tu?» Babolein, du doigt, montra une jarre de grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d'un vin de Narbonne parfumé d'une odeur de violette. On mit la jarre près de lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.
«C'est toi, dit Dagobert, qui es le roi.» Et se relevant avec effort: «Cet homme-là, je le proclame roi; je lui donne le pays d'Yvetot en Neustrie; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse; on verra dans quelques siècles ce que la postérité en pensera.» Voilà comment Babolein 1er devint roi d'Yvetot.
La postérité n'a pas dit de mal de ce monarque.
«Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes libations.»
Les grandes libations commencent. Sur l'ordre du roi, on réveille ceux qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre; ce n'est plus une fête, ce n'est pas même une débauche, c'est un supplice que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent avec anxiété à l'un des bouts de la salle; leur visage est empreint d'un sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes à peine font mine de comprendre ce qu'ils font, de parler, de chanter et de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d'indignation sur son siége reculé.
L'air est comme chargé de vapeurs pesantes.
«Qu'on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant; qu'on les ouvre, ou nous périrons étouffés.» Les fenêtres sont ouvertes; mais quel spectacle! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs; on dirait qu'un voile épais en cache la figure; des torrents de pluie tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent dans les bois; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les renversent; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n'est venue fondre sur la terre; il est impossible qu'on tienne ses yeux ouverts en face de ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.
Dagobert et les siens se réveillent; l'effroi a chassé l'ivresse; le roi fait un signe pour qu'on ferme les fenêtres, mais tous les efforts sont impuissants: le vent brise les volets qui volent en éclats. L'eau de cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de tonnerre gigantesque retentit: les plus émus se mettent à genoux; tous gardent le silence.
Trois coups frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre comme d'elle-même. C'est un ermite à longue chevelure et à longue barbe blanche. Il s'avance vers le roi, que sa vue étonne et qui reste muet. Ses vêtements sont déchirés par les ronces; le sang coule de ses mains déchirées; de ses cheveux coule l'eau de la pluie; il s'avance encore, il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les âmes. Cependant l'orage s'est calmé, et il s'est fait dans les airs un silence qui va donner à la voix de l'ermite une vibration terrible.