Habileté du traître Golo.
Golo, qui était aux écoutes, jugea qu'il fallait laisser passer cet orage et que la prudence devait l'éloigner pour quelque temps de Sifroy. Lorsqu'il crut le temps venu de reparaître, il se présenta et subit de la part de son maître une longue suite de reproches; mais, comme il ne manquait pas d'habileté, il répondit:
«Quoi, monseigneur, vous vous repentez d'avoir ôté la vie à celle qui vous a ôté l'honneur! Tous vos domestiques savent bien que votre action a été juste, et ils ne l'ont pas trouvée mauvaise. Toute la politique humaine ne vous peut blâmer de ce que vous avez fait. Voulez-vous être plus sage que les lois et condamner ce que la raison approuve?»
Ce discours était accompagné de feints témoignages d'affection; il se glissa doucement dans l'esprit du palatin, en sorte que ses remords ne furent que comme des oiseaux de passage qui donnent chacun un coup de bec à la dérobée et se retirent, chassés qu'ils étaient par les raisonnements de Golo ou par ses artifices.
Puisque Golo trouve moyen de se tirer d'un pas si difficile, plaignons la pauvre Geneviève, dont la misère va sans doute durer toujours.
XXV
Enfance de Bénoni.
Cependant le désert où elle vit avec son fils n'est plus un affreux repaire de bêtes fauves: c'est une école de vertus, un asile de pénitence, un temple de sainteté.
Après qu'elle y eut souffert trois années d'hiver (le soleil n'y paraissait pas à cause de l'épaisseur du feuillage), l'habitude lui rendit ses maux si familiers qu'elle n'en avait plus d'horreur, et sa patience la perfectionna jusqu'à ce point qu'elle regardait ses maux et ses souffrances comme des délices. L'habitude rend toute chose facile; ce qui semble au commencement plein d'effroi devient moins rude à la fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu un grand roi [20] qui s'en nourrissait. Ne vous semble-t-il pas que Geneviève devait mourir au milieu de ces regrets et se noyer dans les larmes? et voilà que tous les jours, les recueillant de ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice; offrandes si agréables à sa bonté qu'il la veut récompenser autant de ces soupirs que si elle brûlait en son honneur tout l'encens de l'Arabie.
Note 20:[ (retour) ] Mithridate, qui prenait certains poisons par petites doses, puis par doses plus considérables, pour n'en avoir pas à craindre les effets. Roi du royaume du Pont en Asie Mineure, il fut l'un des plus terribles ennemis de Rome et celui à qui elle fit la guerre la plus opiniâtre. Il vivait dans le premier siècle avant l'ère chrétienne.