Le duc et la duchesse vécurent ensemble sans avoir d'enfant jusqu'à l'âge de quarante ans. Ils étaient gens de bien, craignant et aimant Dieu, se confessant souvent de leurs péchés, faisant aumônes et oraisons, se montrant doux et humains à chacun, de sorte que tous biens et toutes vertus abondaient en eux. Le duc adressait ses prières à Dieu pour avoir des enfants par lesquels il pût être servi et honoré; mais, quelques prières qu'il fît, il n'en pouvait obtenir. Et il s'en plaignait souvent devant la duchesse, qui lui répondait: «Sire, il faut nous y résigner, puisque cela plaît à Dieu, et avoir patience en toutes choses.»

III

Comment naquit Robert et comment sa mère le donna
au diable dès le commencement.

Peu de temps après, le duc alla à la chasse fort courroucé. Troublé en soi-même, il se plaignait et disait: «Je vois de nobles dames mères de plusieurs enfants qui font leur joie; je reconnais bien maintenant que Dieu me hait.»

Alors le diable, qui est toujours prêt à décevoir le genre humain, tenta le duc et lui troubla si fort l'entendement que, quand il fut rentré en son palais, il alla trouver la duchesse, et pria Dieu de lui donner lignée. La duchesse, qui était en colère, dit follement: «S'il me vient un enfant, au diable soit-il donné! Oui, dès à présent, je le lui donne de bonne volonté!»

Justement ce jour-là Dieu leur accorda un enfant qui devait faire bien du mal dans sa vie, comme vous verrez ci-après; car, naturellement, il était enclin à tous les vices et à toutes les fautes; toutefois, à la fin il se corrigea et se convertit si bien qu'il paya à Dieu une amende salutaire de ses forfaits; et il fut sauvé, comme le témoigne assez amplement l'histoire particulière de sa vie.

IV

Des terribles signes qui furent vus à la naissance
de Robert le Diable.

La duchesse mit son enfant au jour avec grande peine et douleur.

Peu après que l'enfant fut né, il se montra une nuée si obscure qu'il semblait que la nuit était proche; et il commença à tonner si merveilleusement et il y eut tant d'éclairs qu'on eût cru le ciel ouvert et la maison enflammée.