Robert répondit au pape: «Je le ferai volontiers;» puis il prit congé de lui en disant: «Que Dieu veuille que je puisse faire le salut de mon âme!» Ce jour se passa et Robert demeura à Rome, parce qu'il était nuit.

Le lendemain, au matin, il se leva et se mit en route pour aller vers l'ermite auquel le pape l'envoyait pour se confesser.

Alors l'ermite lui dit: «Soyez le bienvenu.» Et quand ils eurent passé un peu de temps ensemble, Robert commença à lui raconter sa vie et lui déclara ses péchés. Premièrement il lui conta comment, par courroux, sa mère l'avait donné au diable, ce dont il avait grande peur, et comment, lorsqu'il était devenu un peu grand, il battait les enfants; comment il cassait la tête à l'un, les bras ou les jambes à l'autre; comment il avait tué son maître d'école, parce qu'il le voulait corriger et châtier; comment, grâce à sa malice, il ne s'était plus trouvé depuis de maître si hardi qui l'osât prendre à son école, ce qui chargeait fort sa conscience, parce qu'il avait ainsi mal employé son temps sans rien apprendre; et comment, après que son père l'avait fait chevalier, il avait tué tant de vaillants chevaliers en la joute par sa grande cruauté; après cela, comment il s'en était allé par le pays, détruisant les églises, enlevant les femmes mariées et les jeunes filles; comment il avait tué sept ermites; et, pour abréger, il conta toute sa vie à l'ermite, depuis le jour où il prit naissance jusqu'à l'heure de sa confession. L'ermite en fut saisi; néanmoins il était joyeux de la grande contrition que Robert sentait en lui à cause de ses péchés. Et quand ils eurent longtemps parlé ensemble, l'ermite dit à Robert: «Mon fils, demeurez aujourd'hui ici avec moi, et demain matin, au plaisir de Dieu, je vous conseillerai ce que vous avez à faire.»

Robert, qui avait été le plus terrible homme qui fut jamais, plus fier et plus orgueilleux qu'un lion, était alors bien doux et bien débonnaire; il avait aussi bonne contenance que jamais eut prince de la terre. Il était si las et si abattu de la peine et de la fatigue qu'il avait endurées qu'il ne pouvait ni boire ni manger. Il se mit à genoux pour faire son oraison et commença à prier Dieu dévotement pour que, par sa grande miséricorde, il le voulût garder de l'ennemi de l'enfer et pour qu'il lui plût de lui donner la victoire sur le diable. Quand il fut nuit, l'ermite fit coucher Robert en une petite chapelle près de l'ermitage, et ne cessa toute la nuit de prier Dieu pour lui, à cause de sa grande repentance. Et l'ermite fut si long en son oraison qu'il s'endormit.

XIX

Comment l'ange de Dieu annonça à l'ermite la pénitence
qu'il devait donner à Robert le Diable.

Tout aussitôt qu'il fut endormi par la volonté de Dieu, il songea, et il crut entendre un ange qui était envoyé de Dieu et lui disait: «Homme, Dieu te demande par moi si Robert veut avoir et obtenir pardon de ses péchés. S'il le veut, il faut qu'il contrefasse le fou et le muet et qu'il ne mange que ce qu'il pourra ôter aux chiens; il faut qu'il reste en cet état, sans parler ni manger, tant qu'il plaira à Dieu de l'y maintenir, et jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence de ses péchés.»

Alors l'ermite s'éveilla tout effrayé et pensa longuement sur son songe. Quand il eut beaucoup pensé, il commença à louer et à remercier Dieu de ce qu'il avait pris pitié de son pécheur, puis il se mit en oraison en attendant le jour. Et quand le jour fut venu, il fut ému d'ardent amour envers Robert, l'appela et lui dit: «Mon ami, venez vers moi.» Et incontinent Robert s'approcha du saint ermite en grande contrition et avec repentir de tous ses péchés; il les confessa encore et l'ermite lui dit: «Mon fils, j'ai pensé à la pénitence qu'il vous convient de faire et d'accomplir, afin que vous puissiez obtenir grâce et pardon de tous les péchés que vous avez faits. Vous contreferez le fou et ne mangerez rien, sinon ce que vous pourrez ôter aux chiens quand on leur aura donné à manger. Et vous vous garderez de parler et resterez muet. Ainsi a été ordonnée à moi par Dieu votre pénitence. Vous ne ferez nul mal à personne qui soit au monde; et vous resterez en cet état jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de vous faire savoir que vous avez fait assez pénitence. Et je vous recommande et vous enjoins de faire et d'accomplir expressément ces choses; car, quand vous aurez fait votre pénitence, il vous sera mandé de par Dieu que vous cessiez.»

Quand Robert eut entendu ces mots, il fut fort joyeux et remercia Dieu de ce qu'il était quitte et absous pour si peu. Alors il prit congé de l'ermite et s'en alla en grande humilité et dévotion, commençant son âpre punition. Il lui semblait qu'elle était trop petite et de peu d'importance, vu les grands péchés qu'il avait commis du temps de sa jeunesse. Dieu montra alors un beau miracle et sa grande bonté, quand, par sa grande miséricorde, un homme plus orgueilleux qu'un paon, plus félon qu'un tigre, plus rempli de tous maux et péchés que nul homme ne fut jamais, devint innocent, humble, gracieux, doux et bénin comme un agneau. Tout s'était changé de mal en bien.