II

Comment le roi de France écrivit aux barons d'Espagne qu'ils
eussent à réparer le tort qu'ils avaient fait à leur roi.

Le lendemain matin, le roi fit écrire une lettre comme il suit; et en la marge était écrit: DE PAR LE ROI, et le contenu de la lettre était tel: «Très-chers et bien-aimés barons, nous avons reçu la plainte de notre frère le roi d'Espagne, votre naturel seigneur, comme quoi vous l'avez à tort chassé de son royaume; et, qui plus est, comme quoi vous tenez assiégée notre soeur, sa femme, et vous vous êtes rendus coupables d'autres méchancetés envers votre roi, ce qui est de mauvais exemple. A cause de cela, nous voulons savoir la vérité, afin de donner satisfaction en bonne justice; car nous avons mis votre roi en bonne sauvegarde, lui, sa famille et tous ses biens: vous mandant que sans délai vous leviez le siège de Ségovie et laissiez la reine, votre honorée dame, et lui soyez obéissants comme vous l'étiez; et envoyiez quarante des principaux d'entre vous, avec la compagnie qu'il vous semblera bon de choisir, pour me dire les causes qui vous ont déterminés à agir ainsi et m'en donner raison comme il appartiendra; vous notifiant, nous, que si vous y manquez, nous irons en personne et en tirerons punition telle qu'il en sera toujours gardé mémoire. Fait à Paris, le premier jour de mars.» Et au-dessus desdites lettres était écrit: Aux barons et au peuple d'Espagne.

Aussitôt le roi fit partir un messager auquel furent données les lettres, et il lui commanda de faire diligence.

III

Comment le héraut de France apporta la réponse que lui
avaient faite les barons d'Espagne.

Quand le héraut fut de retour à Paris, il s'en alla descendre au palais, puis il entra dans la chambre où était le roi, auquel il dit: «Sire, qu'il vous plaise savoir que je viens de Ségovie, où j'ai trouvé le peuple qui tient la reine assiégée. J'ai présenté vos lettres aux barons et aux capitaines de l'armée, qui se sont assemblés et les ont fait lire par un de leurs officiers; après quoi, ils m'envoyèrent quérir, me firent réponse de bouche, disant qu'ils s'étonnaient de ce que vous preniez souci d'une chose qui en rien ne vous touche, et que vous ne vous mettiez pas en peine de les venir chercher: car, malgré vos lettres et toutes vos menaces, ils ne laisseront pas de mettre fin à leur entreprise, vu qu'ils n'ont rien à faire avec vous. Je les requis de me donner réponse écrite; mais ils me répondirent que je n'en recevrais point, et que j'eusse à quitter le pays en six heures. Quand je vis que je ne pouvais faire autre chose, je partis promptement. Il me semble, au surplus, que la ville est assez forte pour tenir longtemps, et même elle est bien pourvue de vivres.»

Quand le roi entendit la réponse, il fut bien mécontent, et non sans cause; mais les barons de France en étaient fort joyeux, car ils désiraient que le roi y allât en armes, comme il fit. Il manda ses barons, capitaines et chefs de guerre, et, à la fin de mai, les rois de France et d'Espagne partirent de Paris avec quarante mille combattants, et vinrent passer à Bordeaux, d'où ils allèrent à Bayonne [40].

Note 40:[ (retour)] Bordeaux, chef-lieu du département de la Gironde, grand port marchand. -- Bayonne, sous-préfecture du département des Basses-Pyrénées, port de mer.

IV