Et la reine, qui était une sage princesse, dit: «Très-haut et très-puissant roi, puisque vous avez délivré votre pauvre captive avec tant de générosité, je prie Dieu qu'il me fasse la faveur de vous être reconnaissante.

--Belle soeur, dit le roi de France, ne parlons plus de rien et réjouissons-nous seulement; allez voir votre mari qui est ici près.

--Sire, dit-elle, quand je vous vois, je vois tout, et je ne veux pas vous quitter jusqu'à la ville.»

Quand le roi vit la grande humilité de cette dame, il la fit monter à cheval et la mena avec lui vers le roi son mari, qui fit fête à sa venue. Puis ils s'en allèrent en parlant de plusieurs choses jusqu'à Ségovie, qui fut toute tendue de tapisseries; et le roi de France fut reçu avec grand honneur et en triomphe, ce dont lui et ses barons et tous ses soldats se trouvèrent charmés. Jamais ils n'avaient vu telle gloire.

VII

Comment le noble et puissant roi de France entra en la ville
de Ségovie avec le roi et la reine d'Espagne, et avec plusieurs
prisonniers qu'il menait à sa suite pour en faire telle punition
qu'il appartiendrait.

Cette fête dura quinze jours. Cependant le roi de France ne laissa pas de faire justice de ceux qui avaient commencé la sédition: il fit dresser un échafaud au milieu de la ville, et fit décapiter devant tout le peuple les quatre principaux coupables. Puis il envoya en chacune des autres villes, pour leur ordonner d'obéir à leur roi mieux qu'elles n'avaient fait. Ainsi il remit le roi d'Espagne sur son trône, et ce roi fut obéi et plus craint que jamais. Puis le roi de France s'en retourna en son pays.

VIII

Comment le roi d'Espagne et la reine sa femme, voyant que
le roi de France s'en voulait retourner, vinrent s'agenouiller
devant lui, le remerciant du service qu'il leur avait rendu et
lui recommandant leur fille.

Quand le roi et la reine d'Espagne virent que le roi s'en retournait, ils ne surent en quelle manière le remercier du bien et de l'honneur qu'il leur avait faits, et ils se jetèrent à ses pieds, disant: «Très-puissant roi, nous savons bien que vous ne pouvez longuement demeurer ici, à cause des affaires de votre royaume, et il ne nous est pas possible de vous récompenser. Toutefois, sire, nous ferons ce qui sera en notre pouvoir, vous priant que vous mettiez sur nous et sur nos successeurs tel tribut qu'il vous plaira de mettre; car nous voulons dorénavant tenir notre royaume de vous, comme de bons et loyaux sujets.»