[648]Incidence. Austragesile qui puis fu archevesque de Bourges, si comme nous le dirons ci-après, estoit un vaillant homme qui au palais avoit conversé au tems le roy Gontran, et avoit esté tant son familier que il tenoit la touaille pour ses mains essuier, quant il lavoit[649]. Un jour fu accusé devant le roy sans raison par un sien ennemi qui faus estoit et desloial, comme il aparut après. Le crime, dont celui-ci l'inculpoit, estoit que il avoit fait escrits contre le roy[650] sans son congié: mais celui-ci le nia moult apertement. A ce vint la besoigne que le roy lui commanda que il se deffendist par gage de bataille, ou il le voudroit avoir ataint de trahison. Celui-ci reçu le gage, et dist que bien se deffendroit à l'aide de nostre Seigneur. Au matin se leva et fist porter ses armes au champ de bataille; mais ce pendant alla faire ses oroisons au moustier Saint-Marcel et aus autres églises; à un povre que il encontra donna s'aumosne; puis se mist en oroisons, et pria à nostre Seigneur que il le conseillast. Le fruit de cette sainte oraison ne périt pas: car quant il s'en aloit au lieu déterminé où il se devoit combatre en la compagnie le roy, un message s'en vint au roy et lui dist que l'adversaire estoit cheu de son cheval, quant il couroit au lieu de la bataille et avoit le col pecoié[651]. Moult fu liés le roy de ceste nouvele: lors se retorna devers Austragesile et lui dist: « Beaus amis, soiez liés et joiaus; car nostre Sire est ton champion pour que tes ennemis ne le puissent nuire.» Puis ces choses, avint que il fu archevesque de Bourges: tant mena une sainte vie et honeste que le monde s'esmerveilloit de sa bonté et de ses vertus.
[Note 648: ] [(retour) ] Aimoini lib. IV, cap. 2.
[Note 649: ] [(retour) ] Quant il lavoit. C'est-à-dire, quand il étoit prêt de se mettre à table.
[Note 650: ] [(retour) ] Contre le roi. Cela est inexact. Il falloit: Au nom du roi. «Quædam absque jussione principis, scripta fecisse.» (Aimoin.)
[Note 651: ] [(retour) ] Pecoié. Rompu. (Mis en pièces.)
XXII.
ANNEE 602.
Comment l'empereour Morice de Constantinoble
vit l'avision en dormant.
[652]Incidences. Tandis que ces choses avinrent en France, Morice l'empereour de Constantinoble fu occis et ses trois fils, Theodesie, Thibert, Constantin, par un mal homme qui avoit nom Focas. Cet empereour fu profitable à la chose commune, souvent eut victoire de ses ennemis; les Huns, qui or sont apelés Esclavons[653], vainqui et surmonta maintes fois. Quant il estoit au plain povoir de son empire, il voulut metre avant et autoriser nouveles sanctions[654] et nouveles hérésies contraires à la divine foi. Plusieurs fois l'amonesta messire saint Grigoire, qui en ce tems estoit Apostole, que il s'amendast de ces choses; mais onques amender ne s'en voulut, ains cueilli le saint homme en grant haine, pour ce que il le reprenoit de ses errours; maintes vilenies que il ne povoit acomplir par fait lui dist-il de paroles, pour ce le chastia nostre Sire en la manière que vous orrez. Un homme qui avoit habit de moine demeuroit en la cité; de l'une des portes de la ville jusques au milieu du marchié alla criant toute jour, une espée nue en sa main, que l'empereour Morice serait occis de glaive. Quant il sut ce, il eut moult grant paour; un sien ami apela, qui estoit l'un des prévôts de la justice et lui dist que il alast parler aus saints hommes qui habitoient en hermitage du désert: par lui leur envoia présens de cire et d'autres choses, et leur requist en toute humelité que ils dépriassent la miséricorde nostre Seigneur pour lui. Lui mesme estoi en oraison envers son Créateur et par jour et par nuit, et lui prioit que il le pugnist de ses meffais en ceste mortelle vie, avant que il le dampnast au grant jour du jugement, de mort pardurable. Le prévôt qui de l'hermitage retournoit, lui dist que les saints hermites lui avoient respondu que nostre Sire avoit oïe sa prière, et que il ne le pugniroit pas de mort pardurable, mais il lui toliroit l'honneur terrienne à grant honte. L'empereour toutes-voies eut grant joie de ce que il fu asseuré que il ne perdroit pas la joie de paradis. Nostre Sire, qui de lui eut pitié, lui fist tant de grace que il le voulut réconforter devant tribulation par une tele avision. Une nuit dormoit en son lit, et lui sambla que il fust ravi devant une image de nostre Seigneur qui estoit au portail du palais; une voix oyt issir de cette image toute ainsi propre comme si ce fust d'homme vif, et dist: «Bailliez-moi Morice.» Lors saillirent les ministres qui entour lui estoient de telle forme et de telle clarté que il ne reconnoissoit pas; devant la présence de cette image le menèrent. Lors sonna derechief une voix qui de cette image issit, et lui demanda lequel il avoit plus chier ou à recevoir en ceste vie les désertes de ses meffais, ou atendre jusques à la commune espreuve du jour du jugement. Morice respondit: «Bon Jhesu-Christ, qui as le monde racheté par ta passion et par ton précieux sanc, commande que je soie tourmenté avant la mort pour mes péchiés, si que je ne redoute pas ton avènement au grant jour du jugement et que je soie parçonnier[655] de la joie du paradis avec tes amis.» Lors dist la voix de cette image: «Livrez Morice, sa femme et ses enfans à Focas le chevalier.»
[Note 652: ] [(retour) ] Aimoin. lib. IV, cap. 3.--Paul Diac., lib. IV, cap. 8.