[Note 722: ] [(retour) ] Les textes latins disent simplement: «Austrasii vero Franci superiores, congregati in unum, Dagobertum super se regem statuunt.» Au lieu d'Avanterre, il faudroit lire, il me semble, Avauterre. Terre basse, pays des Avalois, cités fréquemment, comme dans ce vers du Garin le Loherain:

Li Avallois et cil d'outre le Rin.

Les Saisnes qui tousjours sont rebelles et en pais ne puent estre, assamblèrent et concuellirent mainte nation et mainte manière de gent, et vinrent à merveilleux ost contre le roy Dagobert: un chevetain avoient qui avoit nom le duc Berthoal: et le roy Dagobert, qui pas ne s'apareilla moins vigoureusement, trespassa le Rhin et vint à bataille contre eus. Ses ennemis qui fortement se combatoient lui rendirent pesant estour; car ils estoient trop grant plenté de gent. En cette bataille fu féru d'une espée parmi le hiaume; nule armure ne put le coup retenir que elle ne lui tranchast une pièce de la teste atout les cheveux, si que elle cheut à terre. Mais Achila son escuier descendi et la prist. Quant il senti que il fu ainsi blecié et vit que ses gens estoient malmis et afolés, il apela cet Achila l'escuier et lui dit: «Va tost à mon père et lui porte la pièce de mon chief atout les cheveux, et lui dis que il se haste de moi secourre avant que tous mon ost soit occis.» Celui-ci trespassa le Rhin, et chevauça au plustost que il put jusques à la forest d'Ardanne à un lieu qui a nom Longulaire[723], où le roy Clotaire estoit lors. Quant il lui eut conté comment les choses estoient advenues, et il lui eut monstre la pièce de la teste son fils atout les cheveux, il fu angoisseux et troublé de la grant doleur que il avoit à son cuer. Tantost fit sonner trompes et buisines, et vint par nuit tout à l'ost des François, le Rhin passa à grant haste et vint à son fils. Quant le père et le fils et les deux osts furent ensamble, ils firent moult grant feste et moult grant leesce, les trefs et les tentes tendirent sur une eaue qui est apelée Wisare[724]. Berthoal le duc des Saisnes, qui estoit de l'autre part du fleuve tout apareillé de recommencer la bataille, demanda à sa gent que ce estoit, quant il oït la noise et le tumulte que l'on faisoit en l'ost de France; ils lui respondirent que le roy Clotaire estoit venu son fils aidier, et pour ce faisoient les François telle joie. Lors commença à rire fortement et leur respondi: «Vous mentez, ce n'est-il pas; mais vous le cuidiez pour la grant paour que vous en avez; car nous avons oy dire que il est mort.» Le roy Clotaire qui estoit de l'autre part de l'eaue, bien entendi ces paroles, son hiaume osta de son chief, et aparut sa cheveleure qui estoit un peu blanche et entremellée. Quant le chief fu du tout desnué, lors connut Berthoal le roy, et lui commença à hucier par grant despit: «Es-tu là, es-tu là, vieille jument chauve[725]?» Le roy qui bien oy le reproche que il lui crioit, fu moult courroucié et le porta grief en son cuer; son destrier hurta des esperons, il se féri en l'eaue par moult grant mautalent, et passa tout outre à nage du cheval. Quant Berthoal le vit outrepassé, il s'enfui et le roy après, comme fier et corageux. Le roy Dagobert et l'ost de France passèrent outre après le roy Clotaire, qui tant chaça le duc Berthoal que il l'ataignit et se combati à lui par grant vertu: quant celui-ci vit que il le destraignoit durement, et qu'il ne porroit à lui durer longuement, il lui commença à dire: «O toi roy, retorne à ta gent, que je ne t'occie par aventure: car si advient que tu m'occies, l'on dira que le fort roy Clotaire a occis un sien homme et un sien sergent; et si je t'occis, l'on dira que le roy Clotaire a esté occis par un sien sergent.» Onques pour si faites paroles ne le voulut le roy Clotaire laissier, ains se combatoit tousjours plus aigrement et plus fortement. Les François qui après chevauchoient, lui crioient de loin: «Roy, roy, conforte-toi, et reprens ton cuer encontre ton ennemi.» Les bras du roy estoient moult pesants, car il estoit haubergié, et l'eau du fleuve que il avoit tresnoée[726], lui avoit le sein empli et apesanti toutes ses armes. Longuement et fortement se combatirent tant que le roy le feri et l'occist: le chief lui trancha et puis retorna aus François avec la teste de son ennemi; outre passa jusques en Saissoigne, toute la terre gasta par feu et par occision, et n'y laissa-il nul hoir male vivant qui fust plus long de son espée. Ce signe de mémoire laissa en cette région, pour ce que tous ceus qui après lui vendroient sussent, par ce fait, que la tricherie et la desloiauté des Saisnes eust esté grande ça en arrière, et la hardiesse des François noble, et la puissance de leur roy fière contre leurs ennemis.

[Note 723: ] [(retour) ] Longulaire. Aujourd'hui Glaires, au diocèse de Liége.

[Note 724: ] [(retour) ] Wisare. Le Weser.

[Note 725: ] [(retour) ] Vieille jument chauve. Le texte latin des Gesta Dagoberti: «Tu hic eras, bale jumentum,» est ici mal rendu, et notre traducteur n'est pas le seul qui ne l'ait pas compris. Conféré avec la phrase précédente, sa chevelure blanche et entremellée, il signifie évidemment: Es-tu là, jument, ou cheval bai? C'est-à-dire ayant le poil blond entremêlé de blanc. L'illustre Ducange a donc cru à tort qu'il falloit préférer la leçon: Bile jumentis des Gesta Regum, et l'interpréter vile jumentum. (Voy. Gloss. au mot Bile.)

[Note 726: ] [(retour) ] Tresnoée. Traversée. Transnagée.

VII.

ANNEE 625.

De Sisebode le roy d'Espaigne: comment le roy Clotaire occist
Godin qui avoit sa marrastre espousée
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[727]Incidence. En ce tems morut Bertheric le roy d'Espaigne: après lui tint le royaume un autre qui avoit nom Sisebode, noble homme et vertueux en bataille, bon en conseil, en foi et en loiauté. Il surmonta tous les roys Ghotiens qui devant avoient esté en Espaigne. Une terre conquist qui souloit estre apelée Cantabrie, (et ore est apelée par autre nom Cateloigne.) Cette terre souloient tenir les anciens roys de France, en telle manière que un duc, qui avoit nom Francion, la tenoit d'eus et leur en rendoit tribut. Quant il fu mort, les chevaliers et les gens de l'empereour de Constantinoble, qui de par lui gardoient les marches d'Espaigne contre les Gothiens et les autres nations, la conquirent. Mais ce roy Sisebode la leur toli par force, maintes autres cités prist-il aussi sur la marine[728] que il destruit et craventa jusques à terre. Toutes-voies avenoit-il aucunes fois, quant ses gens tronçonnoient et occioient les chevaliers et le peuple qu'ils trouvoient ès cités que ils conqueroient, que le roy Sisebode en avoit merveilleusement grant pitié; il les apeloit et huchoit que ils venissent à lui à garant, ou que ils s'enfuissent pour leur vie sauver, et puis disoit telles paroles à grans soupirs et à grans gémissemens: «Ha las! comme suis maleureux, quant au tems que je règne est fait si grande occision du peuple, et si grant effusion de sang humain!» Ainsi fu monteplié et creu le royaume des Gothiens qui habitoient en Espaigne au tems de lors, selon le rivage de la mer jusques aus mons de Pirene.