[Note 838: ] [(retour) ] Espinuel-sur-Seine. Aujourd'hui Espinay, à une lieue de Saint Denis.

Et jà soit ce que il eust, devant ce, donné par plusieurs fois à l'églyse Saint-Denis si grans dons et si larges comme l'histoire l'a devisé, encore ne lui suffisoit pas; ains lui donna en cette heure mesme six villes, c'est à savoir Condum, Accuci, Grantviler, Mainviler, Gelles et Sarcloes, que il avoit devant ce otroiés; si en fist chartre seellée de son seel. Lors commença un dueil et un plour merveilleux parmi le palais; mais le roy qui moult estoit jà agregié du mal, les reconforta tous au mieux qu'il put par grant amour et par très-grant débonnaireté, et entre les autres dous amonestemens que il fist à eus (trop seroient long à raconter), parla à eus et leur dist ainsi: «Comme humaine nature soit de chétive condicion et fraile, et chascun doit tousjours avoir devant les ieux du cuer la paour du grant jor du jugement, tandis comme il est saint et haitié en cette mortelle vie; toutes voies n'est-il nul tant soit pécheur, qui se doive désespérer de la miséricorde nostre Seigneur, quant il est en maladie; ains doit veiller ententivement pour sa vie, et de ses propres choses racheter soi-mesme par les aumosnes que il donne aus povres, pour ce que le très souverain juge lui en rende les mérites après la mort. Et pour ce octroi-je et doing quitement les devant dites villes au glorieux martir saint Denis mon patron et mon maistre, pour soustenir les ministres de l'églyse, en laquelle il gist corporelment, lui et ses compagnons; et je mesme y désire à estre ensépulturé, et vueil que les frères de léans, qui pour nos ames prieront, les tiegnent aussi franchement désormais, comme nous et nos devanciers les avons tousjours tenues, et que les rentes soient en leur profit pour le salut de nos ames, pour l'estat et pour la prospérité de nos fils et du royaume. Et si ordonnons que nul de nos fils ni des roys qui après nous seront, ni évesque ni abbé de l'églyse, ne soit si hardi que il les doie tollir ni aliéner, s'il ne veut encourre l'ire de nostre Seigneur et le courroux du glorieux martir saint Denis. Et sé il avenoit que il fu fait autrement, je en apelle celui qui ce fera devant Dieu, que il en rende raison au glorieux martir devant la majesté du souverain juge. Et si ce don est fermement gardé, nous cuidons que il doive suffire à la soutenance des devant dits povres, pour que lui et ceus qui après seroient, aient délectacion et dévocion à prier pour nos ames, quant ils seront plainement repeus et saoulés de nos aumosnes. Et pour ce que nous ne povons pas souscrire ni signer la présente chartre, pour la penne[839] qui tremble en nostre main et pour la maladie qui nous sousprent, nous prions Loys nostre doux fils que il la veuille confirmer par le seel de son nom, et que Dadon la lui offre, et que tous les barons de nostre palais y mettent leur sceaus.» A tant se tut le roy. Loys son fils confirma la chartre que Dadon lui offrit, comme le roy l'avoit commandé, et tous les barons qui là estoient présens la confirmèrent de leurs propres subscriptions. Après ces choses faites, ne vesqui pas le roy moult longuement; mort fu plein de foi en la quatrième calende de février, au treizième an de son règne en l'an de l'incarnacion devant dite qui lors estoit six cent et quarante-ung. Pour sa mort fu le palais soudainement rempli de plours et de cris, et tout le royaume de dolour et de lamentacion.

[Note 839: ] [(retour) ] La penne. La plume.

[840]Le corps de lui fu ouvert et embaumé à la manière des roys, à grant dolour et à grant tristece du peuple qui là corut, quant ils surent son trespassement. Mis fu le corps en l'églyse Saint-Denis que il avoit fondée, et fu mis en sépulture glorieusement et noblement en la destre partie du maistre autel, assez près des fiertes[841] des martirs. Tant donna de richesses à l'églyse et de villes, de bours, de chastiaux en diverses parties de son royaume, que nous en laissons ci endroit à faire mencion pour la confusion du nombre. Tant fu large et dévot aus povres, à sainte Eglyse et à ses ministres, que chacun doit avoir en grant merveille la bonne volenté et la dévocion de son cuer. En l'églyse establit les coustumes et l'ordonnance de chanter et de lire en la manière que ceus de saint Morice de Gaune et de saint Martin de Tours la tenoient. Mais elle fu auques relaschiée au tems d'un abbé qui eut nom Aigulphe.

[Note 840: ] [(retour) ] Gesta Dag., cap. 43.

[Note 841: ] [(retour) ] Fiertes. Chasses, de Feretra.

XIX.

ANNEE 641.

De l'avision qui advint en l'heure de sa mort à un solitaire
qui avoit nom Jehan
.

[842]Ci endroit voulons raconter un miracle qui advint à cette heure mesme que la beneoite ame lui départi du corps; par quoi nous cuidons estre tous certains que elle trépassast à la joie de paradis. En ce tems estoit allé en message en Sesile Ansouald évesque de Poitiers; quant il eut la besoigne parfaite pour quoi il y estoit allé, il se mist au retour par mer, en une île arriva en quoi un saint homme solitaire, qui avoit nom Jehan, habitoit. Ancien homme estoit, si menoit honeste vie, à lui venoient plusieurs qui par la mer passoient pour lui requérir l'aide et le suffrage de ses oroisons, et pour le visiter. En cette île donques, qui estoit renommée et ornée de mérites de si grant homme, arriva cet évesque Ansouald, par la volonté de nostre Seigneur; et le saint homme le reçut par grant charité, et l'aisia de ce que il put. Quant ils eurent longuement parlé de la joie de paradis, et de ce qui appartient ans édifications des ames, le saint vieillart lui demanda dont il estoit, et pour quoi il estoit venu en ce païs; et quant il sut la cause de sa voie et que il estoit de France, il lui requist que il le féist certain de la vie et des meurs Dagobert le roy de France; et l'évesque Ansouald lui descrivi sa vie et ses meurs comme celui qui bien les povoit savoir. Quant le bon vieillart eut tout escouté, si lui commença à raconter la merveille que il avoit veue en la mer: «Un jour,» dist-il, «m'estoie couchié pour un petit reposer, comme vieux d'age et travaillié de viellesce. En ce que je me reposoie, un homme blanc de cheveleure vint devant moi et m'esveilla, puis me dist que je me levasse isnelement[843], et que je priasse la miséricorde de nostre Seigneur pour l'ame Dagobert le roy de France, qui en cette heure estoit trespassé. Tandis comme je m'apareilloie d'accomplir son commandement, je vis en la mer assés près de moi une tourbe de déables, qui emmenoient aussi comme en une nacelle l'ame le roy Dagobert; fortement la battoient et tourmentoient, et trainoient droit à la chaudière Vulcain. Mais il huçoit et apeloit sans cesser en son aide trois des saints de paradis, saint Denis de France le martir, saint Martin, saint Morice. Ne demoura pas après longuement que je vis espartir merveilleusement foudres, et tempestes chéoir du ciel menuement; et puis je vis descendre ces trois glorieux saints que il avoit apelé en son aide, ornés et vestus de robes blanches; à moi s'aparurent, et je leur demandai en grant paour, comme celui qui moult estoit espoventé, qui ils estoient? et ils respondirent que ils estoient ceus que Dagobert avoit apelé pour sa délivrance, Denis, Morice et Martin, et que ils estoient descendus pour le délivrer des mains au déable, et puis pour le porter au sein saint Abraham. A tant s'esvanouirent de moi, et après les ennemis allèrent, et leur tolirent l'ame que ils tormentoient de menaces et de battemens, et l'aportèrent en la pardurable joie de paradis en chantant ces vers du psautier: Beatus quem elegisti et assumpsisti, Domine; habitabit in atriis tuis, replebitur in bonis domûs tuœ: sanctum est templum tuum mirabile in œquitate. Si vaut autant à dire en François: Sire, celui-ci est beneoit que tu as esleu et pris; car il habitera tousjours mès en tes herberges, c'est-à-dire en ton saint Paradis; il sera rempli des biens de ta meson. Car ton saint temple est merveilleux en justice et en droiture.» Quant cet évesque Ansouald fu en France retorné, il raconta ce que il avoit oy de la bouche du saint homme, l'heure et le jour et le mois et la kalende furent notés, et esprouva-t-on certainement que cette avision advint à ce saint homme en cette mesme heure que l'ame du roy Dagobert se départit du corps. Entre les autres choses trouvames ces choses escrites en la devant dite chartre que messire saint Ouen, qui puis fu archevesque de Rhouen, escrivist de ses mains. Et n'est pas avis par aventure à aucun que elles soient si semblables à vérité, comme elles sont vraies[844]. Car comme le bon roy Dagobert eust fondées et édifiées toute sa vie diverses églyses et abbaies par tout son royaume, il honnora tousjours ces trois saints sur tous les autres; tousjours les avoit en honnour et en révérance; il enrichi leurs lieux de grans rentes et de grans possessions, et pour ce requist-il et apela leur aide après la mort plus spéciaument que nul des autres; et les glorieux sains que il avoit tousjours spéciaument servi et honnouré ne l'oublièrent pas au tems de necescité, et quant il en fu mestier[845].