Comment il l'envoia querir en Bourgoigne; et puis
comment il l'espousa à Soissons
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[74]Ne demoura pas longuement après ce, que le roy envoia ce mesme Aurelien au roy Gondebaut de Bourgoigne. Il lui manda que il lui envoiast la pucelle que il devoit espouser. Quant Aurelien fu là venu et il eut la besoigne de son seigneur proposée, le roy Gondebaut respondi qu'il ne povoit donner response de ceste chose, pour ce que il ne savoit quelle femme il demandoit: mais pour ce qu'il se doutoit qu'il ne fust là venu pour espier son règne, il lui dist: «Gardes que tu ne soies venu soubs la couverture de ceste chose, pour décevoir moi et ma gent et mon règne; car je te feroie vilainnement traitier et honteusement chacier de cest palais.» Aurelien lui respondi: «Je suis,» fait-il, «message au roy Clovis ton seigneur, le fort roy de France, qui te mande par moi que si tu lui veus envoier Crotilde sa feme, que tu lui enseignes un certain lieu où il la viendra querir.» Quant le roy Gondebaut entendit que le fort roy Clovis requéroit sa nièce, il s'esmerveilla moult, ses barons et sa gent manda pour soi conseiller que il feroit de ceste chose? Mais les Bourgoignons, qui moult redoutoient la hardiesce des François et que le fort roy Clovis ne venist sur eulz à armes, si on ne lui envoioit la pucelle, eslurent une voie la plus saine et la meilleure; car ils souloient plus deffendre leurs terres par conseil que ils ne faisoient par armes. A leur seigneur respondirent en tele manière: «Sire, nous te louons que tu saches la volenté à la damoisele, si elle s'acorde à ce mariage et si le roy lui a envoié son anel; et s'il est ainsi que le roy lui ait envoié son anel ou autres joiaus et que elle les ait receus, tu ne peus le mariage contredire, ains la dois livrer aus messages sans demourer.» Le roy demanda toutes ces choses à la pucelle; elle respondi sans tromperie que elle avoit receu son anel et ses joiaus, et que bien lui plaisoit le mariage. Quant le roy Gondebaut oy ce, il livra la pucelle à Aurelien contre son cuer et contre sa volenté; et monstra bien que le mariage ne lui plaisoit pas moult; car il ne voulut riens donner à la damoisele de son trésor, ni joiaus ni autre chose. Mais Aurelien fist puis tant, que son seigneur le fort roy Clovis en eut la plus grant partie. Et quant le roy eut puis eslargi et acru son royaume jusques au fleuve de Loire, il donna à Aurelien Meleun et toute la duchée, en guerredon de ce service[75]. Aurelien reçu la pucelle et se parti du roy bourgoignon au plus tost que il put, pour retourner à son seigneur. Quant la pucelle Crotilde s'aperçut qu'elle aprochoit du royaume qui avoit esté de son père, elle commanda aus François qui la menoient que ils préissent les proies par tout le pays et que ils boutassent le feu es chastiaus et ès viles. Son commandement firent moult volentiers: de Bourgoigne issirent en prenant et en ardant tout devant eulz. Quant la pucelle vit que le païs et la terre estoit ainsi endomagiés, elle tendi ses mains au ciel et dist: «Souverain Dieu! je te rens grâces et merci de ce que je vois si biau commencement de la venjance de la mort mon père et ma mère.» Car le roy son oncle, Gondebaut, avoit son père fait mourir de trop cruelle mort, et sa mère avoit fait noier en un fleuve, une pierre à son col pendue. Le roy reçut sa femme à grant liesce de cuer en la cité de Soissons, et là l'espousa à grant honneur et à grant gloire. Après ce que ils eurent esté ensamble une pièce du temps, la sainte dame le préescha plusieurs fois et faisoit son pooir de l'atourner à la foi crestienne; mais il lui disoit que il ne povoit ce faire, et que il ne guerpiroit pas la loi et la coustume que les François et les anciens princes avoient tous-jours devant lui gardée et maintenue.

[Note 74: ] [(retour) ] Aimoin, lib. I, cap. 14.

[Note 75: ] [(retour) ] La chronique conservée dans le manuscrit du roi, nº 83962, raconte autrement ce fait, qu'elle semble d'ailleurs reporter au règne des enfans de Gondebaud: «Clovis avoit un sien mestre conseillier qui estoit d'Orliens; ici prist Meleun et le tint en duché.»

XVIII.

ANNEE 496.

Comment la royne Crotilde conçut son premier enfant et
comment le roy desconfit les Alemans
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[76]En pou de temps après, conçut la royne un fils: quant il fu né, elle le fist baptizier; Ingomire eut nom, et mort fut en aubes[77], assez tost après le baptizement. De la mort l'enfant fu le roy moult courroucié et plain de mautalent[78]; la royne commença à reprendre par teles paroles: «Nos dieux ont osté à l'enfant la vie du corps, pource que il estoit baptizié au nom de vostre Dieu» La bonne dame qui pleine de pacience et de longue espérance estoit, lui respondi: «Je rens grâces au tout puissant Dieu qui a daigné recevoir en son règne l'ainsné enfant et le premier fruit de mon ventre.» Elle conçut le second filz: quant il fu né et baptisié, il eut nom Clodomire. Cil enfant chaï en maladie, dont le roy fu si dolent que il commença à blasmer la royne et lui dist: «Cil second enfant ne peut longuement vivre, car il a la haine de nos dieux par votre mescréandise.» Mais la sainte dame qui moult avoit mésaise au cuer pour les reproches que il disoit et pour la foi crestienne que il mesprisoit, pria tant à nostre Seigneur que l'enfant reçut plaine santé.

[Note 76: ] [(retour) ] Aimoin. lib. I, cap. 15.

[Note 77: ] [(retour) ] En aubes. C'est-à-dire dans la robe blanche dont on revêtoit les enfans immédiatement après leur baptême. In albis positus. (Aimoin.)