[Note 147: ] [(retour) ] «Ex vasis quæ dicunt fuisse Salomonis.... Omnia cum solido fabricata forent auro, gemmisque ornata opere inclusorio.» (Aimoin.) Par incrustation, rendroit bien ces deux derniers mots. Quant à l'Œuvre triphoire de notre texte françois, je crois que c'est encore un synonyme de l'Opus inclusorium. Du Cange le définit parfaitement: Ornamentum ad oram rei alicujus adtextum, c'est-à-dire: Incrustation.

VI.

ANNEES 531/532.

Comment Théodoric recouvra la cité qu'il eut perdue;
et comment il desconfist Hermenfroy le roy de Toringe
.

Ainsi prist le roy Childebert la cité de Thoulète, comme vous avez oy; mais tandis qu'il conqueroit terre sur autrui, perdit-il celle qu'il cuidoit estre sienne. Car en ce point que il fist cele ost en Espaigne, le roy Theoderic, son frère, reprist la cité de Clermont, que il lui avoit tolue. Tous ceux occist ou chaça hors que il trouva léans en garnison, puis commanda que Monderic fust occis, et que tout ce qu'il avoit fust ajousté aus fiefs roiaus. Ce Monderic se vantoit que il estoit de son lignage et que son royaume lui devoit par droit escheoir après sa mort. Devant ce, avoit fait moult de domages au roy Theodoric; car il avoit cherché[148] toutes les cités d'Auvergne, et avoit assamblé grant multitude de gent à pié et des vilains du païs, et garni un trop fort chastel qui avoit nom Victri.[149] Le roy assiégea le chastel; mais quant il vit qu'il fu si fort et si bien garni, que il ne le povoit prendre sans trop lonc siège et sans trop grant domage, il apela un de ses hommes qui avoit nom Aregesile, puis il lui dist: «Va, si apèle Monderic, et lui donne ta foi pour asseurement que il n'aura garde,[150] si l'amoneste que il isse hors du chastel, en tele manière que il puisse estre occis.» Il obéit au desloial commandement du roy: à celui vint, et tant le déçut par parole que il issit hors de la forteresse. Quant Aregesile eut donné signe à sa gent de lui occire, il leur cria en tel manière: «Que faites-vous? pourquoi regardez-vous cest homme comme si vous ne l'eussiez onques veu?» Après ce mot lui coururent tous sus; mais quant il aperçut la traïson que Aregesile lui avoit faite, il lui dist ainsi: «Aregesile pour ce que tu as ta foi mentie vers moi, et que tu m'as deceu par traïson, nuls yeux de chair ne te verront vivant en avant de ceste heure.» Quant il eut ce dit, il se traist près de lui; la lance que il tenoit lui apuia entre les espaules, puis le bouta si fort qu'il lui perça tout outre, si que le fer de la lance ferit en terre. Après ce biau coup que il eut fait, il escria ceus qui avec lui estoient, et se ferit entre ses ennemis, et ne cessa onques d'occire ni d'acraventer tant comme il put durer. Archades qui eut livré la cité de Clermont au roy Childebert,[151] s'enfuit à Bourges qui lors estoit au roy Childebert: sa femme et sa mère furent envoies en exil en la cité de Caours.

[Note 148: ] [(retour) ] Cherché. Parcouru.

[Note 149: ] [(retour) ] Victri. C'est Vitrac en Auvergne, et non pas Vitry en Champagne, comme l'a pensé Valois.

[Note 150: ] [(retour) ] Dato sacramento securitatis. (Aimoin.)

[Note 151: ] [(retour) ] Childebert. Toutes les leçons manuscrites et imprimées portent Théodoric, mais c'est une faute que le texte d'Aimoin seul feroit reconnoître.

[152]En ces entrefaites, pacifia le roy Childebert à son frère le roy Theodoric; leurs troupes assamblèrent, et chevauchièrent en la terre de Toringe, qui ore est apelée Loraine. Du païs estoit roy Hermenfrois, qui ses frères avoit occis par l'enhortement Amalberge sa femme. Moult estoit ce roy Hermenfrois enorgueilli en son cœur, et plain de vaine gloire, pour ce que Amalberge sa femme estoit fille le roy Tierri d'Ytalie, duquel nous avons parlé, et fille de la sœur du fort roy Clovis. La royne estoit aussi moult orgueilleuse pour ce qu'elle estoit descendue de royale lignée. Le roy Hermenfrois avoit un frère qui avoit nom Berchaire, que elle haïssoit de mortelle haine, si comme il apparut puis, car elle lui mist sus que il portoit envie à son seignour pour avoir son royaume. Tant fist et tant enchaça le roy, que il le fist occire en la prison où il estoit. Adonc un sien autre frère qui Baudri estoit apelé commanda le roy que il fust aussi occis pour que il ne venjast la mort de son frère. Par tel malice la mauvaise délivra le pais de ses deux beaux-frères que elle haïssoit, à semblant que elle fust jalouse et curieuse de garder la vie et la santé de son mari. Bien estoit le chétif aveuglé qui cuidoit que ils eussent pensée de lui occire, et ne s'avertissoit pas comme grant pechié il faisoit d'occire ses frères et les compaignons de son royaume sans raison. Certes, la pensée du mauvais est si vile que elle est tantost pervertie par mauvaises suggestions. En ce point que le roy Theodoric fut entré en Toringe, ainsi comme nous vous avons touché, le roy Hermenfrois lui vint à l'encontre à grant chevalerie et à grant multitude sans nombre. Un aguet firent les Toringiens pour grever leurs ennemis, qui petit leur valut; car ils firent un fossé profond que ils couvrirent de verds gazons, pour ce que leur ennemi et leur cheval trébuchassent dedans en leurs venues. Mais quant François eurent la fraude aperçeue, ils en eurent merveilleux desdaing. Lors leur coururent sus et les menèrent en petit d'heure à souveraine déconfiture. A la fuite s'abandonnèrent quant plus ne purent endurer: François les enchassièrent jusques à une iaue qui est apelée en leur langue Onestrudh. [153]Là se recueillirent et livrèrent combat à leurs ennemis, et s'éforcèrent en toutes manières de défendre le passage. Mais François qui d'ancienne coustume ont que ils soient vainqueurs se confermèrent et se joindrent ensemble; en eus se férirent, et les hurtèrent des corps et des escus par si grant vertu, que ils les firent saillir en l'eaue: et ce ne fu pas moult grant merveille, car la bataille estoit dessus le rivage. Là eut grant occision de Toringiens; et le fleuve fu si plain des corps de ceus qui furent occis ou noiés, que François trespassèrent par dessus les corps comme par-dessus un pont jusques en l'autre rivage du fleuve. Le roy Hermenfrois s'enfuit à peu de gent et se féri en une cité qui près estoit. Le roy Theodoric lui manda que il venist parler à lui à un chastel qui est apelé Tulbic[154], et l'assura que'il n'auroit garde de lui. Il vint à son mandement. Un jour avint ainsi que ils aloient parlant ensamble par dessus les murs de la forteresse, le roy Theodoric le bouta jus soudainement: cil chaï en tel manière que il fu tout escervelé. Puis commanda que ses enfans fussent estranglés. Après ces choses faites, François prisrent et saisirent toutes les cités et les chastiaus de Toringe, et chascièrent le peuple au païs dont ils estoient premièrement venu: car avant que celle gent vinssent au païs, avoient les François tenu toute la région. De celle gent fait mention saint Jherosme en la Vie saint Iliarion que il nous descrit, et dist que celle nacion est plus forte et hardie que elle n'est grande en nombre de personnes: si habite en la marche de Saissoigne et Alemaigne, qui ores est apelée l'ancienne France.