Après cet informe essai d'histoire générale de la France, dont Nicholas pourroit bien être, après tout, seulement le copiste et non l'auteur, Villehardoin composa son admirable relation du voyage de Constantinople, Guillaume de Tyr écrivit l'histoire de la guerre sainte et vit sans doute une partie de la belle traduction françoise qu'on en fit immédiatement. Mais avant un nouvel essai d'histoire générale il faut attendre un demi-siècle. C'est le ménestrel anonyme de l'un des frères de Saint-Louis, Alphonse, comte de Poitiers, qui d'abord entre dans la lice, et je ne sais même si l'on ne doit pas le considérer comme le premier rédacteur de ce qu'on a depuis appelé les Chroniques de Saint-Denis. Il est, du moins, certain que son début est le modèle que suivirent plus tard les autres traducteurs. Il semble même qu'ils se soient contentés d'étendre le réseau qu'avoit d'abord tressé le vieux ménestrel; supprimant les passages dont leurs intercallations ne pouvoient plus s'accommoder, mais respectant toutes les anciennes réflexions et même assez volontiers les contre-sens de la traduction primitive. La Bibliothèque royale a le bonheur de posséder deux leçons de ce précieux travail, le plus ancien est inscrit sous le Nº 10298, et l'arbre chronologique des rois de France qui remplit les premiers feuillets et s'arrête à la mention suivante:

Loeys IXème qui

Ore est, et sera

Roi tant con

Dieu plera.

Cet arbre, dis-je, ne peut laisser de doute sur l'époque de la transcription; comme celle de la rédaction est éclairci par ce début de la chronique:

«A son très chier seigneur le très bon crestien la très vaillant personne, conte de Poitiers et de Tholouse; cil qui est ses sjans, ses menestreux et ses obeissanz, qui a ceste œvre translatée de latin en françois encore soit-il poi digne de lui saluer, salus en Jhésucrit:

«Sire, ce sachiez vos et tres tuit qui cest escrit verront que cil qui le latin compila, lequel latin j'ai en françois translaté en tel manière:

«Por ce que je véoie et ooie moult de gens douter et presque toutes gens des gestes des rois de France, dont li uns en disoit avant et il autres arrières, li uns en gaboit et li autres non, li uns en disoit bien et li autres mal; je regardai tot ce, et me porpensai en tant que je me fis dignes, por ce que ce me sembloit profis de secorre à leur opinions. Si commençai à garder et à lire es hautes croniques qui parloient des gestes des rois de France, qui estoient esparses cà et là par divers volumes et estoient ausi come perdues. Quar nus n'en parloit ni ne s'en voloit entremettre, ains estoient leurs fais ainsi come estains; et je alai çà et à par divers lieus où je savoie que li sage home en avoient escrit. Si en cueilli ci et çà ainsi comme l'on met fleurs de divers prés en un mont. Si en ai traitié briement et muées aucunes paroles. Mais je n'i ai rien du miens ajousté. Je en treterai au plus briement que je porrai, quar longue parole et confuse plait petit à ceus qui l'escoutent, mais la brief et apertement dite plait aus entendans. Et por l'amor des bones gens avoir et por apesier les langues des mesdisanz veil-je tretier de ceste œvre ce que j'en ai entendu des vrais acteurs. Ce meismes me greva une fois trop durement que je oï dire à un François meismes que li roi de France n'avoient oncques fait nule vaillandise, quar il dist que s'il eussent fait nul bien on en trovast à Paris aucun moz escriz. Ceste parole et autres vilaines que j'en oï dire, me contraignent à faire ceste œvre por faire connoître as vaillans gens la geste des rois de France... Et bien sache cil qui cest livre lira qu'il n'y a rien du mien, ains est tout des anciens et de par eus di-je ce que je parole, et ma vois est leur mesme langue. Mais je ne m'i vœil pas nommer por ce que aucun ne s'en gabast... Et por ce que l'en ne me tiegne à mençongier de ce que je dirai, ce que je dirai est estrais des gestes d'ices sains: Saint-Remi, saint Lou, saint Vindecel et de la vie saint Lambert qui ensi commence gloriosus vir, etc., et es croniques Hues de Florence et es Robert d'Aucuerre, et el livre Isidore qui est nommé Ethymologie, et es croniques saint Pere le vif de Sens, et en l'istoire des Lombards et el livre Guetin qui dit que il norri Carllemaigne, et en une estoire que l'on appelle Thupin. Et en un livre qui parole des gestes des rois de France qui est à Saint-Germain-des-Prés. Et el livre Nithart qui parole de la discorde des fil Loeys le Py, et es croniques de Charité, et en l'estoire de Jérusalem, et en un livre qui régnoit; je proi aussi à celi qui voudra lire cest livres qu'il ne me tiegne à presumpcieus de ce que j'ai ceste euvre entreprise.. Je li proi que il regart et lise es pages qui sont autenliques que j'en trai à tesmoignage, pour ce que il sache plus certainement que je ne sui mie faisieires ne trovierres de cest livre, ains en sui compilierres et ne sui fors que racontierres des paroles que li ancien et li sage en ont dit....»

Ce passage consigné dans le monument historique le plus ancien pourrait nous aider à redresser quelques erreurs dans lesquelles Foncemagne est tombé. Contentons-nous d'en tirer la preuve évidente que l'abbaye de Saint-Denis n'avoit pas seule fourni les diverses parties de la compilation originale; bien plus, il n'est pas une seule fois parlé des chroniques de Saint-Denis dans la traduction du ménestrel.