[198]En ce temps que les deux roys estoient encore en Espagne, le roy Theodebert leur neveu, fils de Theodoric leur frère, entra en Ytalie en grande compagnie et toute la prit et fit tributaire, dès les mons de Mongeu jusques à la terre maritime.[199] En France retourna après. Mais il laissa au païs un sien prince[200] qui avoit nom Bucellenne et la plus grande partie de son armée, pour conquérir aucunes terres que il n'avoit encore pas conquises, et mesmement pour le royaume de Secile soumettre à sa seigneurie. Ce Bucellenne passa la mer qui divise le royaume de Secile et la terre de Pouille et de Calabre, il fit tant que il conquist grande partie de la terre, les cités et les chasteaux prit et despouilla. Au roy Theodebert son seigneur envoya les conquets et les exploits de diverses nations que il avoit soumises et faites tributaires.
[Note 198: ] [(retour) ] Aimoin. lib. II, cap. 21.
[Note 199: ] [(retour) ] Ab Alpibus usque ad maritimorum confinia locorum.... (Aimoin.)
[Note 200: ] [(retour) ] Un sien prince. «Ducem.» (Aimoin).
[201]En ce temps estoit allé adonc en Afrique Bélisaire, dont nous avons tant de fois parlé, par le commandement l'empereour contre Wiltharit le roy des Wandes qui s'estoit relevé[202] contre l'empire. Mais Bélisaire fit tant que il le prist par je ne sais quel barat[203]: car l'histoire ici n'en parle pas, occire le fit, et le remanant des Wandes qui fu demeuré de l'occision fit obéir à l'empire aussi comme devant. Quant il sut que Bucellenne et les François estoient en Italie, il se hasta moult de venir à Rome: en la cité entra, reçu fu à grant honneur d'hommes et de femmes: son offrande fist à l'autel Saint-Pierre par la main de Vigile le pape, une croix d'or offri de cent livres pesant ornée de riches pierres précieuses. En cette croix avoit fait escrire et entailler les victoires que il avoit eues contre ses ennemis; puis retourna à bataille contre les François. Il les eut en despit, quant il vit que ils estoient si peu de gens; déçu fu pour le petit nombre: car il ne cuida pas que ils eussent si grant vertu comme ils avoient. Hardiement assambla à eus, et ceux-ci le reçurent aussi par moult grande hardiesse: mais nul sage homme, tant soit sur, ne doit ses ennemis despriser, mais douter: et pour ce que il les eut en tel despit, ne voulut-il prendre que une partie de ses gens. Les Romains se combatoient pour leurs vies et pour leur païs garantir, les François pour acquérir louange et gloire. Et pour ce que ils attendoient plus glorieuse victoire, s'ils peussent surmonter les Romains qui estoient vainqueurs de tout le monde, jurèrent-ils au commencement de la bataille que ils mourroient en la bataille avant que ils fuissent. Forment et longuement se combatirent les uns et les autres: assez dura la bataille avant que nulle des parties feist nul mauvais semblant. A la fin quand les Romains virent que leurs vies estoient en péril, et ils aperçurent que leurs ennemis estoient si aigres de combattre, ils commencièrent à se retirer de l'estour petit à petit les uns après les autres; en telle manière laissierent Belisaire tout seul entre ses ennemis, moult se deffendit noblement tant comme il put durer: mais François l'environnèrent de toutes parts. Alors fu ateint et occis le noble, le loial, le puissant prince, qui tant de victoires avoit eues et tant de forts roys avoit pris et matés; surmonté fu et vaincu, et perdi la vie et la gloire de son nom par un petit de gent et par un capitaine non d'empereour ni de roy, mais aussi comme d'un prince de France[204].
[Note 201: ] [(retour) ] Aimoin. lib. II, cap. 23.
[Note 202: ] [(retour) ] Relevé, révolté.
[Note 203: ] [(retour) ] Sub dolo pacis. (Aimoin.)
[Note 204: ] [(retour) ] A duce non dicam imperatoris aut regis, verum tetrarchæ Francorum victus. (Aimoin.). Les historiens les mieux informés nous ont laissé ignorer les circonstances de la mort de Belisaire. Le récit d'Aimoin n'a jamais obtenu grande confiance sur ce point.