ANNEE 547.
Comment le pape mourut par les griefs que l'empereour lui fist.
[231]Incidence. Le pape Vigile, qui après saint Silvère fu mis en la dignité, en telle manière que nous avons plus haut devisé, reçut lettres de par Antonie, l'impératrice de Constantinople, dont la teneur estoit telle: «Viens à nous, et nous accomplis la promesse que tu nous fis, d'humble volonté, pour Anthime, nostre père, et le rapelle à l'honneur de la patriarchie, ainsi comme il avoit coutume d'estre.» Quand Vigile, le pape, eut les lettres reçues, il lui rescrivit en telle sentence: «Dame auguste, jà ça ne m'aviegne que je fasse ce dont vous me requérez: j'ai parlé lors follement et malement, jà ne me consentirai à rappeler à la dignité de patriarche homme cassé et damné par hirésie.» Quand l'impératrice oï cette response, elle envoya à Rome Anthime, sous bon conduit et grant plenté de chevaliers armés, et lui commanda que il prist Vigile le pape par force, qui estoit contraire aus droits et aus sanctions communes de l'empire; et le fist venir par mer en Constantinoble, en sa présence; et que nulle églyse ne lui fust garandie, fors seulement l'églyse des Apostres. Quant cet Anthime fu à Rome venu, il trouva le pape Vigile qui chantoit sa messe au moustier Sainte-Cécile, de qui la feste estoit célébrée ce mesme jour en la dixiesme calende de décembre. Après que le prudhomme eut chanté, et il départoit ses aumosnes aus povres, Anthime le saisit, maintenant le fist metre en une nef pour mener en Constantinoble, selon le commandement que il avoit reçu de l'impératrice. Le peuple de Rome le convoia jusques à la nef; puis lui demandèrent la bénédiction. Tout maintenant après les notonniers levèrent les voiles, et se partirent du port. Moult estoient ceux de Rome dolens de ce département, et prirent Anthime en si grande haine, que ils lui lançoient pierres et javelots et quanque ils pouvoient retenir, et l'injurioient et lui disoient: «Faim et mesaise soit toujours avec toi! Tu as mal fait aus Romains, mal puisses-tu trouver là où tu vas.» Aucuns des clercs de Rome qui plus l'aimoient allèrent avec lui, ceus-ci ordonna à ordre, quant il fu en Secile: car il fu par là mené en une cité qui estoit apelée Catinensis[232]; puis leur commanda la cure de l'églyse et puis si les fist retourner. L'empereour et le clergé le reçurent honorablement; deux ans demeura en la cité. Puis après le requist l'empereour que il rappelast Anthime à la communauté de sainte églyse, si comme il lui avoit promis, et lui monstra la main de quoi il lui avoit fait la caution de cette promesse. Tant montèrent les paroles entr'eus, que le pape dist: «Je cuidoie estre remis à débonnaire gouverneur de la chose commune de l'empire, à l'empereour et à dame Auguste; mais je les trouve plus cruels que Dioclétien et Eleuthere sa femme ne furent. Mais puisque nostre Sire a jugé que je sois livré en leurs mains pour vengeance de mes péchez, je soufferrai tous les griefs que vous me ferez. Je vois bien que Dieu me rend les désertes de mon mérite; mais encore ai-je déservi plus grands tourmens par mes péchez; la vengeance a tost ensuivi le fait et le péché que je fis, quant l'apostole Silvere fu hors bouté et envoie en exil par moi. Bien sai que je ne povoie pas trépasser les yeux de celui qui tout voit, que il ne prist vengeance de la machination que je fis contre le saint homme.» Quant il eut ces paroles dites, un des ministres du palais haussa la paume et le ferit parmi la face, puis lui dist: «Homicide, ne sais-tu à qui tu parles? Cuides-tu que nous ayions oublié que tu donnas une huffe à ton notaire, quant tu estois clerc du palais, qui tomba mort après ton coup: et à Hasteron qui estoit fils d'une femme veve à qui tu avois ta nièce mariée, que tu fis tant battre de bastons que il en fu mort; et l'apostole Silvere qui fut exilé par ton pourchaz et par ton conseil?» Quant l'apostole Vigiles oï ce, il eut peur, toute son espérance mist en nostre Seigneur: en l'églyse Sainte-Eufame s'enfuit et embraça une des colonnes de l'autel. Ceus qui de par l'empereour y furent envoies lui lièrent une corde au col et le chascièrent hors de l'églyse. Honteusement fu mené et fouetté par toute la cité. Au soir fu mis en prison à petite livraison; car on ne lui donnoit chaque jour que pain et eau tant seulement. A la parfin le fist l'empereour oster de prison, et lui donna congé à lui et à ses clercs de retourner à Rome, à la prière de Narsès, un des eunuques du palais. Quant il vint en Puille, il tomba malade en une cité qui a nom Siracuse, par le travail qu'il eut eu devant. Là fut mort de la pierre; ses ministres qui avec lui estoient, portèrent le corps à Rome; enterré fu à Saint-Marcel en voie Salaire. Après lui fu apostole un autre qui eut nom Pelage.
[Note 231: ] [(retour) ] Aimoin. lib. II, cap. 32.
[Note 232: ] [(retour) ] Sans doute: Catane.
XXI.
ANNEE 553.
Comment l'empereour envoia à Rome Narses contre Thotila
le roy des Ghotiens.
[233]Thotila le roy des Ghotiens alla en Secile; la terre prist et gasta, puis retorna à Rome et l'assiégea. Les Romains qui dedans estoient, furent si pressés de faim que ils voulurent mangier leurs enfans: si furent si durement confondus de batailles et de continuels assauts, que ils ne povoient mais la cité deffendre. Thotila et sa gent qui bien savoient que ils estoient à telle destresse, rompit les murs par devers Hoiste[234], et entra en la cité; plus tendoit à eus espargner que à eus détruire: pour ce fit-il jouer de la trompe et buisiner toute la nuit que il y entra, car il voloit que les Romains s'effroyassent pour le son des buisines[235], et que ils se tapissent ès églises et en autres lieux, pour que ils ne fussent occis. Une pièce du temps habita avec eus, plus trouvèrent en lui pitié et amour paternel que cruauté ni félonnie de tyran. Tant de pitié et de débonnaireté lui avoit donné monseigneur saint Beneoit, qui l'avoit repris et chastié[236] des cruautés que il faisoit.
[Note 233: ] [(retour) ] Aimoin. lib. II, cap. 33.