[Note 254: ] [(retour) ] En France. Dans l'Ile de France.
Un jour advint qu'il alla chasser en forêt pour soi déduire, comme coustume est des François, qui plus volontiers s'y esbatent que autres gens. Plus se travailla que il ne put souffrir; car plus estoit alègre et vigoureux de cuer que il n'estoit de corps. Il estoit de grant aage, et debrisié des grands travaux et des grands peines qu'il avoit eues toute sa vie de guerroyer: et du grief qu'il eut en cette chasse lui prist une fièvre continue trop outrageusement forte. En ce point que il estoit ainsi tourmenté de diverses passions[255] de froideur et de chaleur, et qu'il tournoit et retournoit en son lit, et soupiroit profondément, comme celui qui estoit à grand mésaise de conscience pour ses péchés, il commença à crier en telle manière: «Heu va, heu va! comme est grand et de merveilleuse puissance ce céleste roy, qui ainsi humilie et met au-dessous les plus puissans roys de la terre[256]! Comme il n'est pas mortel, il est sans comparaison meilleur que le plus grand prince de la terre. S'il est donques meilleur il est plus puissant, et s'il est plus puissant il est miséricord; car il ne se délite pas en la vengeance de ceux qui l'ont desservie, ainsi comme font maints mortels princes: mais a plus chière la repentance et la peneance des pécheurs, selon sa grande pitié. L'on doit donques désirer par grande affection le don et la grâce de sa miséricorde, de laquelle nul, tant soit pécheur, ne se doit désespérer.» Tandis comme il recensoit telles paroles en grande repentance et en grande contrition, il rendit son esprit: son corps laissa à la terre et son royaume à ses fils. Quarante et un ans régna noblement et puissamment, et toujours crut et multiplia sa seigneurie jusques à la fin de sa vie. Quatre fils eut de son corps droits héritiers. Le premier eut nom Cherebert, le second Gontran, le troisième Chilpéric, et le quatrième Sigebert. Porté fut à Soissons et honnorablement mis en sépulture en l'abeie Saint-Mard, comme il l'avoit avant devisé. Trente lieues et plus avoit de là où il trespassa jusque là où il fu porté. Ses quatre fils estoient présents, qui très honnorablement le firent porter durant toute la voie à grandes processions de clercs et de gens de religions qui l'âme recommandoient à nostre Seigneur, et faisoient ce que à tel office appartenoit.
[Note 255: ] [(retour) ] Passions. Souffrances.
[Note 256: ] [(retour) ] Grégoire de Tours avoit seulement dit: «Cum graviter vexabatur à febre, alebat: «Wa! quid putatis qualis est ille rex cœlestis qui sic tam magnos reges interficit.» (lib. IV, cap. 21.) Wa, interjection d'un usage, comme on le voit, si ancien, est peut-être l'origine de notre va!
XXIII.
ANNEE 561.
Comment les quatre frères partagèrent le royaume
en quatre parties.
[257]Après la mort le roy Clotaire, fu le royaume départi aux quatre frères. Mais Chilperic qui estoit plus sage et plus malicieux que nul des autres, à qui ne suffisoit mie telle partie comme il devoit avoir par droit sort, alla à Paris au plustost qu'il onques put, et saisi trestous les trésors qui avoient esté à son père et qui en la cité estoient. Tous les plus puissans de France manda par devant lui et fit tant envers eus, qu'il acquist leur bonne volonté, tant comme il onques put. Ceus que il pensa les plus convoiteux attira à son amour par dons et par proummesses que il leur fist, en telle manière se mist en la possession du royaume. Mais les autres trois frères, qui pas ne se voulurent accorder à ce partage, s'assemblèrent à tout grant gent à armes, et entrèrent en la cité si soudainement qu'il n'en sut onques mot, comme celui qui despourvu estoit contre leur venue. Hors de la cité le chascièrent, puis lui mandèrent que s'il vouloit consentir que tout le royaume, que leur père tint, fust départi à eux quatre, en quatre parties égales, ils le rapelleroient; il respondi que volentiers s'i acordoit. Lors partagèrent le royaume en quatre. Cherebert qui l'aîné estoit, eut le royaume de Paris qui avoit esté à son oncle Childebert: Gontran eut le royaume d'Orléans qui avoit esté à son oncle Clodomire: Sigebert le royaume de Metz, dont Theodoric son oncle avoit esté roy: Chilperic celui de Soissons que Clotaire leur père avoit jà tenu. Ainsi fu le royaume départi en quatre parts, tout ainsi comme leur père et leur oncle l'eurent jà partagé, après la mort du fort roy Clovis.
[Note 257: ] [(retour) ] Aimoini lib. III, cap. 1.
Mais pour ce que nous avons fait mencion de la cité de Metz, que Sigebert eut pour sa part, nous convient un petit entrelaiscer nostre matière, pour raconter aucunes choses de cette cité, que nous avons trouvées ès anciennes escriptures. Jadis advint que les Wandes, les Souaves et les Alains, que aucuns apellent Huns, issirent de leurs contrées pour France destruire et gaster. Un roy avoient qui Crocus estoit apellé: ce Crocus demanda à sa mère avant que il meust de son païs, quelle chose il pourroit faire pour acquérir grand nom? elle lui respondit: «Beau fils,» dit-elle, «si tu veux estre renommé par tout le monde, abats et renverse les tours et les édifices que les plus grands princes et les plus puissans ont restauré jadis; gaste les plus grandes cités et les plus nobles, et tout le peuple mets à l'espée. Car tu ne peus faire meilleurs habitacles de ceus qui ont esté faits, ça en arrière, ni la gloire de ton nom plus accroistre par bataille ni par autre manière.» Celui-ci fist, tant comme il put, le conseil de sa mère, et crut ses paroles aussi comme si ce fussent divines responses. Il passa le pont d'une cité qui est appelée Mayence; sur le Rhin sied. Quant il eut cette cité destruite et gastée, il s'en vint à la cité de Metz, pour qui nous avons ce conte commencié. Les murs trébuchèrent par divine volenté la nuit devant que le tiran y vinst, en telle manière qu'il put entier dedans sans nulle deffense. En doute fu si nostre Sire le fist pour les péchés et pour les maux des citoyens punir, ou pour la perdition du tiran, en vengeance des cruautés et des homicides qu'il faisoit; pour qu'il s'abandonnast à ce faire, jusques à tant que il trouvast qui vengeance en prist. Quant il eut fait sa volenté de la cité, il mut droit à la cité de Trèves; mais les citoyens qui de sa venue furent garnis, issirent de la ville, en la plaine dessous la cité s'apareillèrent à bataille contre lui. Quant Crocus vit qu'il ne pourroit d'eus venir à chief, il mit droit à aller à une autre cité qui a à nom Arle: en cette voie, le prist un chevalier qui avoit nom Marie[258], je ne sais par quelle manière, car l'histoire s'en tait. Quant Crocus le tiran fu pris, il fu vilainement mené par les cités qu'il avoit destruites: après ce mourut, et fu tourmenté de divers tourmens selonc ce qu'il avoit deservi.