Un jour alla chascier en bois: quant la chasce fu commenciée, sa gent se départi, l'un çà et l'autre là, si comme il advient souvent en telle chose. Le roy tourna d'une part entre lui et l'un de ses hommes tant seulement, qui moult estoit de ses privés. Dessous un arbre descendi pour un petit reposer; pour dormir s'inclina au giron de celui qui avec lui estoit. En cette heure qu'il dormoit ainsi, issi de sa bouche une bestelette de telle semblance comme un lésard laquelle commença aller et venir et à chercher entour les rives d'un petit ruisselet qui là couroit; et moult se penoit de passer outre, si elle peust voie trouver. Quant celui qui avec lui estoit vit ce, il prist son espée toute nue et la mit à travers le ruisselet. La bestelette se mist dessus et ala rampant tout outre jusques à l'autre rive, en terre entra par un petit trou dessous le pié d'une montagne. Quant elle eut là-dedans demeuré aussi comme par l'espace de deux heures, elle retourna arrière par dessus l'espée et entra en la bouche du roy, qui encore dormoit. Le roy s'esveilla un peu après et dist à son compagnon que merveilles avoit vu en son dormant: «Je ai,» dist-il, «vu un trop grand fleuve, et par dessus un pont de fer; si me sembloit que je passois par-dessus jusques à l'autre rive, puis entrois sous terre en une cave qui estoit au pié d'une montagne; là trouvois plus de richesses que nul ne pourrait priser, et les trésors des anciens pères, qui là dedans sont reposés.» A tant monta le roy et alla à l'hostel, puis entendi qu'un autre avoit vu cette mesme avision, et pour ce qu'elles estoient semblables, fist-il le lieu houer et trouer bien profondément. Là trouva or et argent en si grant masse que ce n'estoit si merveille non. De cet or et de cet argent fist le roy faire un couvercle, ainsi comme une châsse à merveille grande et belle, en propos que il l'envoiast au sépulchre nostre Seigneur en Jérusalem. Mais le grief et le péril de la voie et la peur des Sarrazins, qui au païs demeuroient, empeschièrent la voie et le don et la promesse qu'il avoit faite: et pour ce qu'il ne le voulut pas tenir que il ne fust offert à Dieu, à qui il avoit esté promis, il le fist porter en une abaie qui est près Chalon en Bourgogne, que il avoit fondée en l'honneur de saint Marcel. Sur le corps saint fu mis le vaisseau, qui tant estoit d'œuvre belle et riche que sa pareille ne fu pas trouvée au royaume de France.

XXV.

ANNEE 566.

Comment le roy Sigebert espousa Brunehaut, qui tant
de roys de France fist mourir
.

[262]Sigebert le roy de Metz savoit bien que ses frères estoient en reproche et au dégabement du monde pour le péché de luxure, et pour ce mesmement qu'ils ne gardoient pas bien la foy ni la loyauté de mariage envers leurs espouses: pour ce envoia au roy d'Espague Athanailde un sien message, qui Gogone avoit nom. Ce roy Athanailde avoit chascié hors d'Espagne les troupes l'empereour de Constantinoble; Sigebert lui manda que il lui envoiast une sienne fille, qui estoit appelée Brunehault[263], car il la vouloit espouser par mariage. Celui-ci le fist moult volentiers, qui moult en fu joyeux: livrée fu aus messages à grand plenté de joyaux et de richesses. Quaut le roy Sigebert eut la dame reçeue, il la fist baptiser et introduire en la foy de Rome, pour ce qu'elle estoit corrompue de l'hirésie arriene, en quoi elle avoit esté née et nourrie. Son nom lui fit changer premier, si la fist appeler Brunchilde, puis l'espousa à grande solemnité. Quant elle vit qu'elle fu dame et royne clamée du royaume, tant fist par ses paroles que le roy cueilli en trop grant haine icelui Gogone, qui d'Espagne l'avoit amenée. Comte et maistre estoit adonques du palais, et fu esleu en manière que nous vous dirons: tandis que le roy estoit en son enfance, les princes du royaume avoient esleu un autre qui Crodine estoit apelé, preudhomme estoit et plein de la peur de Dieu, si estoit du plus grand lignage de France. Il refusa cet honneur, et pour soi délivrer et excuser de cette charge, il vint au roy et lui dist ainsi: «Sire, tous les plus puissans du royaume m'appartiennent de lignage, et je ne puis porter ni souffrir leurs plaids, ni leurs tençons. Car ils sont plus hardis et plus prests de grever leurs voisins; pour ce que ils sont mes parens, si ne redoutent pas mes paroles, ni mes jugemens, pour ce qu'il leur samble que je me doive deporter pour l'afinité de chair qu'ils ont vers moi. Mais si tu affirmes que ce soit bien à faire que l'on punisse ses parens selon la sentence de droit jugement, nul ne peut nier qu'on ne le doive faire, et le peut-on prouver par plusieurs essamples. Torquatus fist son fils propre décoler, pour ce qu'il avoit despité son commandement: Romulus qui fonda Rome, fist occire Remon son frère, pour ce qu'il brisa le ban qu'il avoit foit crier: Brutus occist ses deux fils tout en telle manière pour la franchise du païs garder. Et ja soit qu'il vaille mieux estre repris pour miséricorde que pour cruauté, pourquoi fera-t-on miséricorde aus mauvais, lesquels plus les déporte-on, pire les a-on: car ils s'enorgueillissent et s'élèvent de la grâce qu'on leur fait, en tant qu'ils en font pis. Jamais donc ce ne m'aviègne que je soie féru de la perpétuelle sentence du souverain juge pour aquérir leur grâce transitoire.» Quant Crodine eut ainsi parlé au roy et aus barons, ils mirent en sa volenté et en son ordonnance l'élection de si grant honneur et de si grande dignité, pour le bien et pour la loyauté qu'ils sentoient en lui. Il se leva lendemain bien matin et prist avec lui aucuns des plus grands seigneurs du palais: à l'hostel Gogone vint, ses bras[264] lui mist au col et lui donna signe de la seigneurie qui à avenir lui estoit. Puis lui dist: «Nostre sire le roy Sigebert et tous les princes du royaume m'avoient eslu et esgardé que je fusse comte et maistre du palais, mais j'ai refusé ce don. Use donc heureusement de ce privilége que je te déguerpis de ma volenté.» Tout maintenant à l'exemple de lui, ceus qui là estoient créèrent Gogone gouverneur du palais. Bien et noblement se tint Gogone en la seigneurie et en l'office jusques à ce jour que il eut amené Brunchilde d'Espagne. Ce jour qu'il l'amena lui fu mort: et plus profitable chose lui eust esté que il s'en fust devant enfui en exil, que ce que il eust amenée femme plus cruelle que nulle beste sauvage. Car puis que elle fu royne clamée et elle fu bien entrée en l'amour et en l'accointance de son seigneur, elle le pervertit si durement et aliéna de sens, qu'il commanda que Gogone gouverneur du palais fust estranglé et meurtri[265]. Tant fu Brunchilde desloiale et pleine de très desmesurée cruauté: tantes occisions furent par ele faites, tant roys de France et tant princes furent par ele occis et péris, que l'on put bien, pour ce, savoir que la prophétie de Sibile fu pour lui dite, grand temps avant, qui est telle: «Brune viendra,» dist-elle, «des parties d'Espagne, les gens et les roys périront devant son regard; elle sera deroutée[266] de piez de chevaux.» Pour ele donques fu la prophétie dite; car il fu ainsi comme elle le prophétisa.

[Note 262: ] [(retour) ] Aimoin. lib. III, cap. 4.

[Note 263: ] [(retour) ] Brunæ nomine. (Aimoin.)

[Note 264: ] [(retour) ] Ses bras. Suivant D. Bouquet, le texte d'Aimoin devroit porter ici (au lieu de brachium), brachile, espèce de vêtement honorifique qui couvroit la poitrine, et étoit attaché sur le bras droit.

[Note 265: ] [(retour) ] Tout ce que nos chroniques diront de Brunehault d'après Aimoin, qui lui-même copioit Fredegaire, portera le cachet de la passion la plus injuste. Ainsi Gogon ne fut pas mis à mort par les conseils de la nouvelle reine; il vécut encore quinze ans, c'est-à-dire jusqu'en 581. Suivant même toutes les apparences, il conserva la confiance de Brunehault, puisqu'elle le choisit plus tard pour diriger l'enfance de son fils Childebert.

[Note 266: ] [(retour) ] Déroutée. Rompue.