ANNEES 566/574.
Comment le roy Sigebert fu pris, et comment les trois frères
firent pais ensemble.
[280]Au roy Sigebert firent alliance deux manières de gens, desquels les uns sont apelés les Huns et les autres Havares: ces alliances brisèrent et s'espandirent parmi France si soudainement, que le roy et toute sa gent furent surpris comme ceus qui pas ne s'en prenoient garde. Toutesfois apareilla le roy tant de gent comme il pu avoir, pour eus recevoir à bataille. Mais avant que les parties fussent assemblées pour combattre, ses ennemis firent ne sai quels enchantemens, par quoi les François furent si durement espoventés que ils tournèrent tous en fuite. Pris fu le roy ainsi comme il s'apareilloit pour fuir; mais il fit tant par son sens et par ses promesses qu'il pacifia ses ennemis et retourna à sa gent. Il eut plus cher de retourner vis et en santé par rançon de son avoir, que de mourir entre leurs mains. En ce fait damna-il le mauvais conseil Crasse[281], qui jadis fu conseiller des Romains: ce Crasse aima mieux apareiller la mort à ses ennemis que rançon pour issir de leur servitude[282]. Or vous conterons comment il se combatti contre les Trasciens: desconfi fu et moult perdi de sa gent; à la parfin fu pris et chu ès mains de ses ennemis; et pour ce qu'il ne voloit pas souffrir la servitude, ni estre en moquerie ni en dérision de ses ennemis, il féri celui qui le menoit parmi l'œil d'une verge qu'il portoit en sa main pour son cheval haster. Le Barbare qui fu esmu et courroucé pour la douleur du coup, tira son espée et le frappa parmi les costés: ainsi péri Crasse, homme puissant et de grande renomée, qui par aventure povoit encore eschaper sans la grâce et sans les bénéfices de ses ennemis[283].
[Note 280: ] [(retour) ] Aimoini lib. III, cap. 11.
[Note 281: ] [(retour) ]: Crasse. De Crassus.--Conseiller, consul.
[Note 282: ] [(retour) ] «Qui ut dedecus servitutis evaderet, non pretium hostibus, sed sibi interitum paravit.» (Aimoin.)
[Note 283: ] [(retour) ] Le traducteur fait ici un contre-sens: «Sicque vir...... dum devitat quod fortuito casu, sive beneficio hostis etiam posset evadere, incidit in mortem.» (Aimoin.)
[284]En ce point prit la cité de Bordeaux Clovis l'un des fils de Chilperic, qui appartenoit au royaume de Sigebert son oncle. Le duc Sigulphe, qui en ces parties gardoit la terre de Sigebert, lui courut sus, tant le mena qu'il le bouta hors du païs et le chassa devant lui à cors et à trompettes jusques à Paris, ainsi comme l'on chasse un cerf. Quant le roy Chilperic sut que son fils avoit ainsi esté chassé, il envoya Theodebert, un sien autre fils, pour saisir les cités de Neustrie, (ore appelée Normandie), qui appartenoit au royaume de son frère. Ce Théodebert avoit devant juré à Sigebert son oncle, avant qu'il fust délivré de prison, que jamais rien ne lui mefferoit: moult de cités prist en cette voie, la cité de Tours et de Poitiers, tout Caorsin et tout Limosin; moines et clers tourmenta, nonains viola, si dura cette persécucion jusques à Tours. Après qu'ils eurent toute la province d'Aquitaine cerché, moustiers de moines et de chanoines brisés et gastés, à la parfin vinrent à l'églyse Saint-Martin. Tandis qu'aucuns de cette perverse gent s'appareilloient pour passer une eaue qui entre deux estoit, les moines qui furent en l'autre rive leur commencèrent à crier: «O les ennemis de Dieu, ne passez pas ça outre pour faire force à l'églyse de monseigneur saint Martin!» Ceus-ci retournèrent arrière, quant ils ouyrent ce et eurent contrition en leurs cuers. Mais vingt de cette compagnie qui voulurent parfaire la malice qu'ils avoient en leurs cuers conçue, passèrent outre en une nef, des moines blessèrent et tuèrent, le moustier Saint-Martin brisèrent et robèrent, et des fardaus firent de leurs proies; puis se mirent en leur nef pour retourner; mais le glorieux confesseur n'oublia pas sa vertu et tost en prist vengeance. Quant ils furent au milieu de l'eaue, ils perdirent leurs avirons: ainsi comme ils poussoient la nef de leurs lances, elle effondra dessous leurs pieds; tous furent noyés, fors un seul qui aus autres, dépersuadoit ce mal à faire, et pas de cuer ne s'y estoit accordé. Les moines tirèrent les corps de l'eaue et les choses qu'ils avoient perdues; les corps misrent en sépulture et les choses restablirent à l'églyse.
[Note 284: ] [(retour) ] Aimoini lib. III, cap. 12.
En telle manière se demenoit Theodebert en ces parties; et tel estoit aus églyses et aus crestiens que fu jadis Diocletien à ceus qui régissoient la foi crestienne. Il se combatti à Poitiers encontre Gondoald, qui duc estoit du païs, à si grande desconfiture le mena qu'il occist presque toute sa gent. Le roy Chilperic, qui moult avoit grant desdain[285] de ce que les troupes de Sigebert son frère avoient les siennes chassées, ne l'a pas coi d'autre part, et ne lui suffisoit pas cette victoire que son fils avoit eu à Poitiers: mais entra à grant nombre de gent en Champagne la Rainsienne, gasta tout le païs d'entour Rains. Le roy Sigebert qui bien se fu pourvu de gent, ne refu pas oiseux; il ne voulut pas souffrir sa gent ni sa terre domager, qu'il n'y mist conseil: mais alla encontre Theodebert son neveu, qui sa terre lui avoit gastée et sa gent desconfite; embuchemens mist ès destroits par là où il devoit passer; Theodebert et sa gent fu là toute desconfite, lui-mesme fu occis en fuyant. Le duc Ernoul prist le corps et le fist mettre en sépulture en la cité d'Angoulesme. Après ces choses, le roy Sigebert assembla son povoir de toutes pars, puis vint à bataille contre le roy Chilperic son frère, qui sa terre lui gastoit en la contrée de Rains. Mais sage homme et bonnes gens allèrent tant entre deux, qu'ils les firent accorder ensemble. Après cette accordance ils murent tout maintenant de commun accord sur le roy Gontran leur frère, qui tenoit le royaume de Bourgogne. En ces entrefaites le roy Sigebert manda aus citoïens de Clermont en Auvergne, qu'ils courussent sus à ceux d'Arles le blanc; mais le roy Gontran, qui ce sut, manda à ceus d'Arles qu'ils se garnissent contre ceus de Clermont. Ils garnirent si les forts lieux et les trespas où ils dévoient passer, qu'ils[286] furent occis et desconfits. Le roy Gontran apareilla ses troupes et mut contre ses frères qui sur lui venoient à grants effors. Quant les roys se furent aprochés les uns des autres, le roy Gontran fist ses troupes loger en un lieu qui est apelé Viri; le roy Chilperic et le roy Sigebert en un autre qui est nommé Archi[287]. En tel point estoient jà les troupes qu'il n'i avoit que de commencer la bataille: mais sage et bonne gent, à qui il appartient à donner bon conseil aus princes, pourchassèrent tant que les trois rois vinrent en une concorde et en une pais. A Troies la cité en l'églyse monseigneur saint Leu fu puis cette pais confirmée. Le roy Chilperic et le roy Sigebert jurèrent au roy Gontran que jamais rien ne lui mefferoient, et le roy Gontran aussi à eus: et lors se départirent.