Quant le roy Gontran oy parler de leurs fais qui jà estoient renouvelés, il les fit oster de leurs siéges, et bien les garda en prison jusques à l'audience des prélats. Pour cette chose conçu Sagitaire si grant indignation et si grand despit, qu'il commença à parler trop vilainement contre le roy, et disoit tout apertement que ses fils ne devoient pas estre après lui héritiers, pour ce que leur mère avoit esté aussi comme chambrière de la mesnie Magnaquaire: les fils le roy vivoient encore en ce tems. Pour ces paroles fut le roy durement esmu contre eus, leurs chevaus et ce qu'ils avoient leur tollit, et les fist mettre en deux abaies, l'un moult loing de l'autre, pour faire leurs pénitences, et manda aus propres baillis du lieu qu'ils les fissent garder aus bonnes gens d'armes, qu'ils n'eschappassent par aucune aventure. Lors chéi l'ainsné des fils du roy en maladie: aucuns de ses familiers lui conseillièrent lors qu'il laissast aller les deux évesques en leurs lieux, que l'ire de nostre Seigneur ne chaïst sur sa mesnie pour occasion de leur damnacion. Le roy crut ce conseil; à leurs éveschiés les laissa aller. Lors monstrèrent si grant semblant de religion par dehors qu'il sambloit qu'ils leussent chacun jour leur psautier, et chantoient au moustier à tous les psaumes sans cesser. Mais un petit après retournèrent à leurs vices, ainsi comme le chien à son vomissement: à fornication et à yvrèce furent tout habandonnés. Car à cette heure que les clercs estoient aus matines, ils séoient encore à la table ès vins et ès viandes: au point du jour s'aloient couchier, et dormoient jusques à haute tierce. Telle vie menèrent longuement, et adossèrent nostre Seigneur[336] et ses commandemens; et nostre Sire les adossa, comme vous oyrez ci-après.

[Note 336: ] [(retour) ] Adossèrent. «Deum post terga ponentes.» (Aimoin.)

[337]Le roy Chilperic prist la cité de Poitiers que son neveu le roy Childebert tenoit: le duc Annode qui de par lui gardoit la terre et toutes les garnisons chassa hors. Ce duc Annode, qui ainsi avoit esté exilé et toutes ses choses saisies, fu rapelé en l'an après; et lui fu le païs et ses possessions rendues.

[Note 337: ] [(retour) ] Aimoin. lib. III, cap. 28.

Un autre noble homme qui estoit apelé Daccon fils Gadorice se départi par maltalent du roy Chilperic, pour ne sais quel cas; car l'histoire s'en tait. Le duc Dracolène le prist ainsi comme il chevauchoit par les païs de lieu en autre; par telle condition se rendi à lui qu'il lui jura qu'il n'auroit garde[338] de son corps: mais il le déçut; car quant il l'eut mené au roy, il fist tant que lui mesme le fist occire. Quant Docun, un autre[339] qui estoit en la prison le roy, sut que celui-ci avoit ainsi esté occis, il confessa ses péchés à un prestre, sans le sçu le roy; puis fu occis.

[Note 338: ] [(retour) ] N'auroit garde. N'auroit danger.

[Note 339: ] [(retour) ] Un autre. C'est un contre-sens. Il falloit dire Daccon. Voici le texte d'Aimoin: «Cum ad regem perduxisset, egit ut interimeretur. Quod ubi Dacco, in custodia positus, agnovit, confessus cuidam presbitero peccata sua, etc.»

Incidence. En cette année envaïrent les Bretons la contrée de Rodais[340], et passèrent jusques à une ville qui est apelée Bourc-cornu[341] Le duc Bibolène fu lors envoié contr'eux, jusques en Bretaigne les chasça, et dégasta tout le païs par feu et par espée: mais les Bretons, qui moult furent courrouciés d'un si grant dommage, ne s'en tinrent pas à tant: ains retournèrent l'année après et ne destruisirent pas tant seulement cette contrée qu'ils eurent devant gastée, mais toute la province de Nantes. Félix l'évesque de la cité leur manda, qu'ils cessassent les maus qu'ils faisoient: amandement lui promirent; mais pour ce ne s'amendèrent.

[Note 340: ] [(retour) ] Rodais. «Redonicam regionem.» Le territoire de Rennes.

[Note 341: ] [(retour) ] «Ad vicum qui Cornutus dicitur.» (Aimoin.) C'est Saint-Aubin le Cormier.