Note 303: Voyez le début des Chroniques.

Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est à dire de ceux de Sassoingne.

Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots ont été biffés et remplacés ainsi: «Par le conseil du pappe de Rome et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'autorité du pape eût jamais pu faire et défaire les rois de France.

L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en estranges.»

Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.» Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers et de gré, tu le feras après maugré toy.»

Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme ligniée[305].»

Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril: «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier traducteur des Chroniques de Saint-Denis, qui se fondoit alors sur les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.

Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la poesté[307] du royaume de France.

Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à pallier l'usurpation de Hugues Cappet qu'on a cependant essayé de contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI, se prévalurent beaucoup de ce passage des Chroniques de Saint-Denis pour contester l'autorité des termes prétendus de la Loi salique.

Note 307: Poesté. Puissance, souveraineté. De Potestas.