En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers, frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain que le dit conte devoit venir.

Note 408: Merplin ou Merpins, auprès de Cognac, en Angoumois, aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.—Crotay. Le latin dit: «Crosantum.» Ce doit être Crosant, sur la Creuze, à peu de distance de Guéret.—Hascart ou Chastel-Achard, comme le dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre.

Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.»

Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les convenances sans jamais aler encontre.

Note 409: Felonnie. Fiel, mauvais vouloir.

Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust, que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre mer.

XXXII.

ANNEE 1242.

Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ.

En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gasté toute Ynde, la grant et la mineur, et Armenie, né n'avoient finé de ce faire par l'espace de dix ans, envoièrent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de Turquie. Si s'en vindrent tout droit à une cité, au premier chief de Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre de Hus, où Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cité fu ainsi asségiée, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir fermes et estables, les Turs envoièrent le baillif de la ville parler aux Tartarins, et les Tartarins l'octroièrent, et jurèrent à tenir et garder fermement. Tantost qu'il furent entrés en la ville, il occistrent et hommes et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent à une autre cité que on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances à ceux de la ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnèrent la cité. Sitost comme il y furent entrés, il mistrent à mort tous ceux qu'il y trouvèrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens qu'il trouvèrent en chartre en une fosse; si leur demandèrent qui il estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens nés du royaume de France. Si tost comme il sorent qu'il estoient François, il les mistrent hors des fers et leur donnèrent à mengier; et puis prisrent conseil ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient oï dire que François estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordèrent qu'il les fissent combatre ensemble pour véoir la manière que François ont en bataille. Si les firent très bien armer et monter sur deux chevaux, et leur commandèrent à combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc et quitte là où il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il.