Quant le roy oï ces nouvelles, il en fu moult lie et reçut les messages liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier leur fu; le jour de Noel furent à la messe avecques le roy, et furent à sa court à disner, et se contindrent bien et honnestement.
La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu tele:
«Par la puissance du très haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la crestienté, deffendeur de la légion des apostres, au noble roy de France, sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et ton royaume par long temps; ta volenté accomplisse en sa loy et en ce monde maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton peuple vueille garder par la sainte prière des prophètes et des apostres. Amen!
»Cent mille bénéiçons et cent mille salus te mande par ces lettres et te prie que tu reçoives en gré ce salut, car c'est moult grant chose que tel sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je véoir. Le haut sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que nous soyons tous d'un accort et d'une voulenté. Après ces salus, nostre intencion est de faire le proufit de la crestienté. Je pri et requier à Dieu que il doinst victoire à l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes nos seigneuries et nos poestés, que tous crestiens soient frans et hors de servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de toutes autres coustumes, et qu'il soient honnourés et gardés: nous voulons que les églyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre royaume. Et pour ce que Dieu nous a donné en ce temps qui ore est grace de garder la crestienté, nous avons envoié ces lettres par nos loyaux messages auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous racontent bouche à bouche comme les choses se portent envers vous. Reçois nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!»
XLIV.
ANNEE 1248.
Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre.
Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu: «A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie, salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées, desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une grant journée.
Note 438: Jehan de Belin, et mieux d'Ibelin. Mais notre chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry…., à sa chier suer Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée Stephanie, étoit sœur de Haiton, roi d'Arménie.
Note 439: Sance. Nangis: Sautequant. Tout cela, quoi qu'en ait écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie.