Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan; et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.

Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.

Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit; et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy accorder.

Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en prison.

LIX.

ANNEE 1250.

Coment le roy se parti de la terre d'Egypte.

Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble.

Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes, les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne de gloire.

LX.