Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court.
Note 502: Gournai. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues
de Compiègne.—Boves, à deux lieues d'Amiens.
Note 503: Pour raison de fraternité. C'est-à-dire par l'effet d'un
partage entre frères.
Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et furent tous en l'aide au seigneur de Coucy.
Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous, et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans fait mourir sans soy fléchir.
Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy appartenist.»
Note 504: De laissier. De le laisser, de ne pas en faire justice. Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse.
A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour les enfans, pour leur ame et pour toutes autres.
Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à grant paine remède de sa vie[505].
Note 505: Gringoire, dans sa Vie de saint Louis par personnages, a mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; Etudes sur les mystères. Paris, 1837.