Le roy de France qui autrefois ot esté oultre-mer, ot volenté d'aler-y la seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la première fois ne fu pas moult prouffitable à la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement à Paris de prélas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur.
Après ce que le cardinal ot fait sermon à tout le peuple, le roy prist la croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui à ce parlement ne furent pas, se croisièrent tantost, dès ce qu'il sorent que le roy fu croisié: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre, le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne.
Après ce qu'il furent croisiés, il prisrent termine de mouvoir tous ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son royaume à garder à monseigneur Simon de Neele et à l'abbé de Saint-Denys en France qui avoit à nom Macy de Vendosme; et, après ce, le roy ala à Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis.
Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur, quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a pas cité dans sa dix-huitième dissertation sur Joinville est cependant fort curieux, surtout dans le texte françois qui, comme on le croit, est également de Nangis. Voici d'abord le latin: «Itaque martyros… devotissimè… interpellans, vexillum de altario S. Dyonisii, ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur» (ces termes sont précisément ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros, en 1124) «quem etiam comitatum rex Franciæ debet tenere de dictâ ecclesiâ in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant suscipere, suscepit.» Ce passage prouve seulement que les comtes du Vexin étoient les anciens porte-oriflammes, et que le roi, en devenant comte du Vexin, n'avoit pas répudié le service de ses prédécesseurs. Mais le texte françois va nous prouver, ou je me trompe fort, que cet oriflamme n'étoit pas la bannière particulière de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: «Et prist… sus l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de Vesquessin, et laquele conté li rois de France doit tenir en fief de l'églyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient faire, qui portoient anciennement la bannière aus rois de France, pour la raison de leur fiè.» Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dépit du more antecessorum de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut dans les armées du roi de France qu'à compter de la réunion du Vexin aux domaines particuliers de la couronne?
CIV.
ANNEE 1270.
Coment le roy de France se parti du royaume.
Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit à Clugny l'abbaye, où il séjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte où tous les pélerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu là venu, tout le peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournèrent aux cités d'entour et aux bonnes villes, et sejournèrent tant que les naves furent garnies de vitaille et de armeures.
Si comme il estoient à séjour, il avint que trop grant forsénerie mut entre les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si s'entrecoururent sus des espées, de coutiaux et de haches. Quant François virent Provenciaux assaillir, si se férirent en la meslée et chacièrent Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufés de couroux qu'il se férirent en la mer jusques au col pour eux occire. Né nul puissant homme n'estoit ilec qui la forsénerie de celle gent péust départir.
En celle meslée furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent noiés. Le roy qui tenoit feste et court plenière à Saint-Gile le jour de Pentecouste, oï la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par qui ce fait estoit encommencié; tantost qu'il sot la vérité, il commanda que ceux qui l'avoient commencié fussent punis.