Quant les barons furent logiés ès plains dessous Carthage, les mariniers vindrent au roy et luy distrent qu'il luy rendroient Carthage se il leur voulloit donner aide; et il leur bailla cinq cens sergens à pié et quatre batailles de chevaliers. Après ce que le roy ot envoié en Carthage, ne demoura guaires que Sarrasins vindrent paleter en l'ost, et assaillir de loing, et commencièrent à traire et à lancier. Quant le mareschal de l'ost vit cest assaut, si commanda que tous fussent armés, et issi à bataille ordenée, et chevaucha tant qu'il se mist entre Carthage et les Sarrasins qui paletoient[605].

Note 605: Paleter. Je crois que ce mot se disoit spécialement de l'action de lancer des frondes, fronder. Mais il s'est dit aussi par extension pour lancer des flèches.

Si comme Sarrasins paletoient sans approchier, les mariniers assaillirent le chastel et montèrent aux murs à eschieles de cordes tenans à bons crochez de fer, et entrèrent dedens, et prisrent quanqu'il trouvèrent; né ne perdirent les mariniers que un des leurs qui fu occis d'un dart: et tantost qu'il furent dedens, il mistrent leur bannière par dessus les murs. Quant le roy et sa gent virent Carthage pris, si alèrent au devant des Sarrasins qui s'en fuioient de Carthage et en occirent une partie; les autres se mistrent ès cavernes pour cuidier leurs vies sauver et garantir; mais l'en houta le feu dedens, si que il furent tous mors et estains.

En celle guerre furent occis trois cens Sarrasins, sans ceux qui moururent ès cavernes; et nonpourquant pluseurs en eschapèrent qui emmenèrent la proie du chastel qui moult bien leur eust été rescousse, mais il n'osèrent[606] passer la bannière au mareschal.

Note 606: Il n'osèrent. C'est-à-dire: Les gens de l'armée croisée n'osèrent courir après eux au-delà de la bannière du marechal. Nangis dit: «Et les virent bien François; mais il ne se murent: car il estoit deffendus que nus ne meust hors de l'eschiele sé ele ne couroit toute, et sé il le faisoit, nus de la seue né d'autre ne le secourroit.»

CXI.

ANNEE 1270.

De la samblance de Carthage.

Quant Carthage fu pris, le roy commanda que on getast hors toutes les charoingnes des mors, et que il fust mundifié[607] de toutes ordures; après ce, que les malades et les autres fussent portés celle part pour eux reposer. Dedens la ville fu trouvé assez orge, mais autres biens y trouva-l'en petit, car quant il sorent la venue le roy, il envoièrent tout à Tunes et femmes et enfans.

Note 607: Mundifié. Purifié.