Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des Chroniques universelles coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France: Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous l'averés, quoiqu'il me doie couster.—Sire, dist-ele, Diex vous mire ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.» (F° 253, v°.)

Note 69: Tortis. Torches, flambeaux.

Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie des roys de France.

Incidence.—En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain, apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers, en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation. Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde Nostre-Seigneur.

Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et inobedientiâ subditorum….» Puis il ajoute trois réflexions niaises que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.

Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne; Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers; Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.

Note 71: Guillaume des Barres. Le meilleur joûteur de son siècle, appelé le plus ordinairement le Barrois, comme dans ce couplet de la chanson de Quenes de Béthune:

Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
Si sui-je riche et de si haut parage

Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
Encor n'a pas un mois entier passé,
Que li marchis m'envoia son message,
Et li Barrois a, pour m'amour, jousté.

Dans le Romancero françois, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
de Bar, et je me suis trompé.—Li marquis. Conrad de Montferrat.