Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa.
En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si proia et ardi plusieurs autres villes champestres.
Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens.
Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.» L'r de ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison de Mailly conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.—(Voyez le récit animé de cette défaite dans la Chronique de Reims, pages 68 et suiv.)
Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit receu et désirant de soy vengier,—mais il ne ramenoit point en mémoire ce qu'il avoit Dieu couroucié,—son ost assembla et entra en Normandie à moult grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays. Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy Phelippe.
Note 150: Proié. Pillé. Prædatus.
Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.»
XVII.
ANNEE 1199.
Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses ennemis. Et coment le roy Richart fu mort.