Entour un an après le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom Hébert de Charenton prist forment à grever les églyses et les abbayes de Berry, en la conté de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs messages, et luy prièrent moult humblement qu'il leur portast envers luy guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut oï leur complainte, il fu tout embrasé d'amour et de jalousie pour vengier la honte de saincte églyse, et se présenta pour escu et pour mire, encontre toutes persécucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre à moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son orgueil en pou de temps. Celluy vint à ses piés à mercy, et lui requist pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle condicion qu'il jura sur sains à rendre aux églyses et aux religions quanqu'il leur avoit tollu à l'esgart et à la volenté le roy, et de lors en avant se garderoit de faire teles violences.
Ceste première bataille fist le roy Phelippe-Dieudonné en commencement de son règne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prémices à Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonné que Dieu le donna pour la délivrance et pour la deffense de saincte églyse et du peuple crestien.
En celle année meisme qui fu la première de son couronnement, au quinzième an de son aage troublèrent en telle manière saincte églyse les fils d'iniquité, c'est à savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens royaus dont les roys avoient franchi les églyses, et leur firent mains griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste chose au roy en complaignant.
Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalenté de la honte vengier. Il entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst à rendre aux églyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix temporele aux religieux; à leurs oroisons se offry et se recommanda, puis s'en parti. A tant bien doit toute saincte églyse pour l'ame de lui prier; car il fu tousjours champion très-appareillié pour la guarantir et deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communaulté de saincte églyse les hérèses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour lesquelles choses ses bonnes œuvres sont establies en Nostre-Seigneur, et doit toute saincte églyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour exemple donner au monde.
En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il voit concorde régner entre les princes, pour ce que la discension de tels gens amène souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla l'esprit d'iniquité ès cuers d'aucuns barons de France, et à ce les mena qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra en la terre pour tout mettre à destruction. Moult fu le roy de grant ire embrasé quant il oï ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs piés et les contrainst si par force qu'il vindrent à luy tous à mercy, et se mistrent haut et bas à sa volenté comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur qui bien sait guerredonner à chascun le bien qu'il fait, si que nul bien trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut à Dieu sacré les deux premières batailles qu'il eut faictes au commencement de son règne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte églyse guarantir.
V.
ANNEE 1180.
Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du trespassement son père.—Ce sont les fais du second an.
En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui est bien digne de mémoire.
Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires, glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume sagement gouverner.