Note 226: La Roche-au-Moine, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes, et sur la Loire.

Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs, il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens.

Note 227: Cautele. Stratagème.

Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant, si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre. Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort. Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps.

Note 228: Panons. L'empennage. «Quadrello pennato.»

Note 229: Sacha. Tira.

Note 230: Trébucha. Fit tomber dans le fossé.

Note 231: Giraut. Guillaume le Breton dit: Amauri. «Aimericus.»

Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.

Note 232: Le maistre. Il falloit: maître-d'hôtel. «Dapifero.» Il s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.